Publié le 22 Avril 2012

http://www.stanleypean.com/wp-content/uploads/2011/02/JS-Alexis-1961.jpg © Jacques Stéphen Alexis et des camarades chinois (Photo Archives, G. Bloncourt, 1961)

 

En vérité, il ne pouvait plus se passer de ces pêcheurs

de lune comme il les appelait,

véritables moulins à parole d'optimisme,

toujours rabâchant sur l'avenir, toujours supputant le miracle.

 

Jacques Stephen Alexis.- Compère Général Soleil, (Gallimard, 1955)


comme ça j'ai très vite grandi avec la fierté d'une ville pauvre et riche d'une histoire, et tu diras plus tard peut-être, que j'avais raison, quand tu commenceras à faire la connaissance du réalisme merveilleux de Jacques-Stéphen Alexis, là où tu es, d'un hexagone à l'autre, mais ici, nous avons tous bu à l'instar du Compère Général Soleil les eaux d'une perpétuelle révolution qui barbotent dans une même source, toutes, tous et, comme lui nous avons descendu la plaine sans peur ni crainte, nous avons été témoins, il n’y a pas longtemps, du jour où le chef d'une caravane s’était emparé de son vêtement pour se faire vêtir aux yeux du monde, on nous a pris le tout pour un rien, ne reste que cette Indépendance parfois même trop salée, je suis indigné d’avance, la vie m'a encore menti, je refuse de rendre mon âme aux vidanges, je me révolte à l'excessive, j'avoue chère Céline, mais autant que le ras-le-bol soit grand, la révolte sera grande

 

Thélyson Orélien.- Lettres à Céline (nouvelles inédits)


Comme un instrument marquant les mesures, le conteur du temps débite les dates et les faits. Les enfants voulurent en rire. Mais même la cocasserie du débit du griot ne put les empêcher d'écouter en silence les dates marquantes de la vie de Jacques-Stéphen Alexis.

  • 22 avril 1922. Naissance de Jacques Stéphen Alexis aux Gonaïves en Haïti. Son père Jacques Alexis et sa mère  Françoise Barthélémy, originaire de la plaine des Gonaives, soeur d'un grand prêtre vaudou du nom de Felix Barthélémy, descend de Jean-Jacques Dessalines, le libérateur et fondateur de la Nation haitienne (1804). La famille de son père est illustre dans le mouvement libéral haïtien.
  • En 1922, l'île est occupée par les Américains (1915-1934). Son père, Stéphen Alexis, alors historien et journaliste, milite activement contre l'occupant. Il écrira un roman sur cette époque: Le Nègre masqué (1933).
  • bloncourt_1.jpg 1926. Stéphen Alexis ayant été nommé à un poste diplomatique en Europe, Jacques Stéphen entreprend ses études à Paris, au Collège Stanilas. Foujita, un ami de la famille, fait son portrait. 
  • 1930. Retour à Port-au-Prince en période d'agitation nationaliste. Il poursuit ses études au Collège Saint-Louis-de-Gonzague, et, plus tard, s'inscrit à la Faculté de Médecine.
  • 1940. Premiers contacts avec la gauche haïtienne, c'est-à-dire les collaborateurs de Jacques Roumain alors en exil. Il fera la connaissance de ce dernier, en même temps que celle de Nicolas Guillen
  • 1942, À son retour. La présence de Roumain stimule l'opposition au régime dictatorial d'Élie Lescot. Jacques Stéphen Alexis milite au sein des organisations d'étudiants qu'il a aidé à créer. Avec quelques amis il fonde La Ruche, un journal d'opposition qui jouera un rôle décisif dans la chute du gouvernement.
  • 1946. Le mouvement éclate alors qu'André Breton, Aimé Césaire, et le peintre cubain Wilfredo Lam sont en Haïti. Lancé par les étudiants avec à leur tête Jacques Stéphen Alexis, Gérald Bloncourt, et René Depestre, il s'étend rapidement à tous les secteurs de la population. Lescot s'en va, mais la "Révolution de 1946" sera viterécupérée par les forces conservatrices.
  • 1946-1954. Jacques Alexis se rend à Paris où il se spécialise en neurologie. Il est interne libre à la Salpêtrière.  Il participe aux activités des Jeunesses Communistes et de la cellule du XXe arrondissement, et s'inscrit au Parti en 1949.
  • En 1953, il dirige une délégation haïtienne au Festival de la Jeunesse à Bucarest. Il y est contacté par les Chinois qui l'invitent à voyager dans leur pays. Le Festival est suivi d'un Congrès des Étudiants à Varsovie.

alexis2 (1)A Paris, il fréquente aussi d'autres milieux intellectuels. Le Comité National des Écrivains où il se lie d'amitié avec Aragon qui encourage sa carrière littéraire. Les locaux de Présence Africaine où il fait la connaissance des animateurs de la Négritude - en particulier celle de Léopold-Sedar Senghor et d'Aimé Césaire. Le milieu des écrivains latino-américains où il retrouve Guillèn, Pablo Neruda et Jorge Amado.


  • 1955. Publication de son premier roman - Compère Général Soleil – aux Éditions Gallimard. C'est un succès immédiat. La critique française le compare aux œuvres de Miguel Angel Asturias, Alejo Carpentier, et Aimé Césaire. Marcel Arland le propose pour le Prix Goncourt. Ses compatriotes le saluent aussi. Lucien Montas, directeur de la revue Optique, écrit que "Compère Général Soleil (...) dépasse tout ce qui a été publié ici dans le champ romanesque. C'est un roman qui doit être lu, relu, médité. (...) Après Gouverneurs de la Rosée, et de façon plus marquante encore, Compère Général Soleil projette notre pays et notre littérature sur le plan mondial".
  • 1955-1961. De retour en Haïti, il est aussitôt inquiété par les autorités. Il se lance néanmoins dans les grands débats culturels et politiques qui agitent les milieux intellectuels de l'époque. Il s'exprime sur la peinture haïtienne, sur la Négritude, le théâtre haïtien en créole, le roman négro-africain, et sur la question d'un art poétique national - polémique fameuse entre René Depestre et Aimé Césaire à propos d'un texte d'Aragon.
  • bloncourt_1946b.jpg En 1956, il a l'occasion d'exposer sa conception très personnelle du réalisme haïtien dans une contribution au Premier Congrès des Écrivains et Artistes Noirs organisé à Paris par Présence Africaine. Sa théorie se rapproche de celles de certains écrivains latino-américains - Alejo Carpentier, Miguel Angel Asturias, Gabriel Garcia Marquez. Il s'évertue à la mettre en pratique dans les œuvres qui vont suivre. Les arbres musiciens. Paris: Gallimard, 1957L'espace d'un cillement. Paris: Gallimard, 1959 Romancero aux étoiles; contes. Paris: Gallimard, 1960.

En tant que leader du Parti d'Entente Populaire qu'il a créé, il rédige également quantité de textes politiques dont le plus important sera une analyse sociale, économique et politique détaillée : Le Manifeste Programme de la Seconde Indépendance (1959). Son programme politique vise à la création d'un Front National Uni, c'est-à-dire d'une union de toutes les tendances politiques, pendant une période de reconquête économique du pays.

  • En 1959, l'Union des Ecrivains Soviétiques l'invite à participer à son XXXe Congrès. Il fait un détour par la Chine où on le fête, et où il se passionne pour le théâtre populaire. A son retour, force lui est de constater que la situation politique ne cesse de se dégrader sous le régime de François Duvalier. Il repart d'Haïti et se rend de nouveau à Moscou puis en Chine, où il espère toujours de l'aide.
  • Avril 1961. Il revient à Cuba d'où il lance une expédition clandestine avec quatre autres Haïtiens. Ils sont capturés par les militaires peu après avoir débarqué dans la région du Môle-Saint-Nicolas. Jacques Stéphen Alexis est transporté à Fort Dimanche où il succombe sous la torture. A la nouvelle de son arrestation, Aragon et Les Lettres Françaises avaient ameuté l'opinion publique dans l'espoir de le sauver, mais en vain. Sa mort n'a jamais été officiellement reconnue. »


Il se liait à Aragon, aux écrivains de la Négritude et aux écrivaints latino-américains

 

Dialogues :


- Le griot marqua une pause. Mais ce n'était que pour mieux passer à l'offensive. Voilà ! Tu es content ? Ne trouves-tu pas tout cela un peu sec ? D'accord, j'en ai rajouté. Mais voilà où finissent par conduire ceux qui critiquent l'art chamarré des conteurs. On a tout dit, mais on ne sait rien ! Toujours ce vieux débat entre le fond et la forme ! Je croyais pourtant que Maître Jacques avait une bonne fois pour toute refermé ce chapitre lorsqu'en écrivant au poète haïtien Jacques Lenoir, il était allé chercher les poux jusqu'au plus profond de la tignasse du dénommé Louis Aragon.

http://www.mediapart.fr/files/phazard/Alexis_-_Lecrivain_haitien_Jac.jpg

 

- D'abord, précisons encore nos idées sur le problème soulevé par Aragon. Je pense qu'Aragon sous-estime dangereusement l'apport du talent individuel dans la création des formes artistiques (...) Depuis quand pour l'humanisme nouveau, l'apport individuel, en quelque domaine que ce soit, constitue-t-il quelque chose de négligeable, voire même de coupable? S'il s'agissait d'avoir uniquement un sujet valable, un contenu humain et dynamique, tout homme de cœur pourrait être un grand créateur. Ce n'est malheureusement pas le cas dans l'humaine nature actuelle! Oui, l'individualisme formel (sic) est ce qui a permis la création des trésors innombrables de l'art et de la littérature... J'affirme que nier la nécessité de l'individualisme sur le plan formel aboutirait à stériliser la création esthétique. Pour celui qui comprend intimement l'humanisme nouveau il ne saurait y avoir de contradiction insoluble entre son individualité et la collectivité, entre l'individu et la société. Jamais les tenants les plus en vue de l'humanisme nouveau n'ont manqué de l'affirmer. Et puis n'est-ce pas dans ce sens aussi que l'homme est "le capital le plus précieux" ?

 

NB: Il faut se méfier des mesures et des comptes trop précis. Surtout lorsqu'il est question de Jacques-Stephen Alexis qui opposa à l'aridité du "réalisme socialiste" les fragrances et les ensorcellements du "réalisme merveilleux" durant les folles années de 1946 où le gouvernement de Lescot s'effondra sous le bourdonnement d'une Ruche endiablée.

 

Parole en Archipel

 __________________________________________________________________

Les sources :

Littérature, d'Haiti VanvesLéon-François HOFFMANN, 

Sites Littérature des îles - Île en île, Wikipédia.

La gwada et moi Blog Gwadiary 

Compère Général Soleil, Jacques-Stéphen Alexis

Lettres à Céline, Thélyson Orélien, Inédit

Le voyage vers la lune, Michel Séonnet

Photo des archives Gérald Bloncourt,

 http://www.lehman.edu/ile.en.ile/paroles/bloncourt_1946.html  

EDICEF/AUPELF, coll. « Universités francophones », 1995, 288 p »

Jean-Pierre Cloutier, Haiti Times, May 1987

Jacques Stephen Alexis Remembered,

Biographie de Jacques-Stephen Alexis

 http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/alexis.html 

Alexis avec Mao Tsé-toung à Pékin en 1961

 D.R. © photo des archives de Gérald Bloncourt  

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 22 Avril 2012

Lettre de Jacques Stéphen Alexis à François Duvalier

Pour l’histoire : nous avons retranscrit la lettre mémorable de l’écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis adressée au dictateur François Duvalier , un an avant d'être assassiné par son régime en 1961. Le célèbre auteur de "Compère Général Soleil" s’inquiétait du resserrement de l’étau autour de sa personne tout en renvoyant au futur Président à vie, à travers un diagnostic subtile et sarcastique, l’image hideuse de son régime autoritaire.- 

 

 

Pétion Ville, le 2 juin 1960

À son Excellence
Monsieur le Docteur François Duvalier
Président de la République
Palais national

 

Monsieur le Président,

 

Dans quelques pays civilisé qu’il me plairait de vivre, je crois pouvoir dire que je serais accueilli à bras ouverts; ce n’est un secret pour personne. Mais mes morts dorment dans cette terre; ce sol est rouge du sang de générations d’hommes qui portent mon nom; je descends par deux fois, en lignée directe, de l’homme qui fonda cette patrie, aussi j’ai décidé de vivre ici et peut-être d’y mourir. Sur ma promotion de vingt-deux médecins, dix-neuf vivent en terre étrangère. Moi, je reste, en dépit des offres qui m’ont été et me sont faites. Dans bien des pays bien plus agréables que celui-ci, dans bien des pays où je serais plus estimé et honoré que je ne le suis en Haïti, il me serait fait un pont d’or, si je consentais à y résider. Je reste néanmoins.

 

Ce n’est certainement pas par vaine forfanterie que je commence ma lettre ainsi, Monsieur le Président, mais je tiens à savoir si je suis ou non indésirable dans mon pays. Je n’ai jamais, Dieu merci, prêté attention aux petits inconvénients de la vie en Haïti, certaines filatures trop ostensibles, maintes tracasseries, si ce n’est les dérisoires avanies qui sont le fait des nouveaux messieurs de tous les pays sous-développés. Il est néanmoins naturel que je veuille être fixé sur l’essentiel.

 

Bref, Monsieur le Président, je viens au fait. Le 31 mai, soit avant-hier soir, au vu et au su de tout le monde, je déménageais de mon domicile de la ruelle Rivière, à Bourdon, pour aller m’installer à Pétion Ville. Quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apprendre que le lendemain de mon départ, soit hier soir, mon ex-domicile avait été cerné par des policiers qui me réclamaient, à l’émoi du quartier. Je ne sache pas avoir des démêlés avec votre Police et de toute façon, j’en ai tranquillement attendu les mandataires à mon nouveau domicile. Je  les attends encore après avoir d’ailleurs vaqué en ville à mes occupations ordinaires, toute la matinée de ce jourd’hui 2 juin.

 

Si les faits se révélaient exacts, je suis assez au courant des classiques méthodes policières pour savoir que cela s’appelle une manœuvre d’intimidation. En effet, j’habite à Pétion Ville, à proximité du domicile de Monsieur le Préfet Chauvet. On sait donc vraisemblablement où me trouver, si besoin réel en était. Aussi si cette manœuvre d’intimidation, j’ai coutume d’appeler un chat un chat, n’était que le fait de la Police subalterne, il n’est pas inutile que vous soyez informé de certains de ces procédés. Il est enseigné à l’Université Svorolovak dans les cours de technique anti-policière, que quand les Polices des pays bourgeois sont surchargées ou inquiètes, elles frappent au hasard, alors qu’en période ordinaire, elles choisissent les objectifs de leurs coups. Peut-être dans cette affaire ce principe classique s’applique-t-il, mais Police inquiète ou non, débordée ou non, je dois chercher à comprendre l’objectif réel de cette manœuvre d’intimidation.

 

Je me suis d’abord demandé si l’on ne visait pas à me faire quitter le pays en créant autour de moi une atmosphère d’insécurité. Je ne me suis pas arrêté à cette interprétation, car peut-être sait-on que je ne suis pas jusqu’ici accessible à ce sentiment qui s’appelle la peur, ayant sans sourciller plusieurs fois regardé la mort en face. Je n’ai pas non plus retenu l’hypothèse que le mobile de la manœuvre policière en question est de me porter à me mettre à couvert. J’ai en effet également appris dans quelles conditions prendre le maquis est une entreprise rentable pour celui qui le décide ou pour ceux qui le portent à le faire. Il ne restait plus à retenir comme explication que l’intimidation projetée visait à m’amener moi-même à restreindre ma liberté de mouvement. Dans ce cas encore, ce serait mal me connaître.

 

Tout le monde sait que pour qu’une plante produise à son plein rendement, il lui faut les sèves de son terroir natif. Un romancier qui respecte son art ne peut être un homme de nulle part, une véritable création ne peut non plus se concevoir en cabinet, mais en plongeant dans les tréfonds de la vie de son peuple. L’écrivain authentique ne peut se passer du contact journalier des gens aux mains dures — les seuls qui valent d’ailleurs la peine qu’on se donne — c’est de cet univers que procède le grand œuvre, univers sordide peut-être mais tant lumineux et tellement humain que lui seul permet de transcender les humanités ordinaires. Cette connaissance intime des pulsations de la vie quotidienne de notre peuple ne peut s’acquérir sans la plongée directe dans les couches profondes des masses. C’est là la leçon première de la vie et de l’œuvre de Frédéric Marcelin, de Hibbert, de Lhérisson ou de Roumain. Chez eux, les gens simples avaient accès à toute heure comme des amis, de même que ces vrais mainteneurs de l’haïtianité étaient chez eux dans les moindres locatifs des quartiers de la plèbe. Mes nombreux amis de par le vaste monde ont beau s’inquiéter des conditions de travail qui me sont faites en Haïti, je ne peux renoncer à ce terroir.

 

Également, en tant que médecin de la douleur, je ne peux pas renoncer à la clientèle populaire, celle des faubourgs et des campagnes, la seule payante au fait, dans ce pays qu’abandonnent presque tous nos bons spécialistes. Enfin, en tant qu’homme et en tant que citoyen, il m’est indispensable de sentir la marche inexorable de la terrible maladie, cette mort lente, qui chaque jour conduit notre peuple au cimetière des nations comme les pachydermes blessés à la nécropole des éléphants. Je connais mon devoir envers la jeunesse de mon pays et envers notre peuple travailleur. Là non plus, je n’abdiquerai pas. Goering disait une fois quand on cite devant lui le mot culture, il tire son revolver; nous savons où cela a conduit l’Allemagne et l’exode mémorable de la masse des hommes de culture du pays des Niebelungen. Mais nous sommes dans la deuxième moitié du XXème siècle qui sera quoiqu’on fasse le siècle du peuple roi. Je ne peux m’empêcher de rappeler cette parole fameuse du grand patriote qui s’appelle le Sultan Sidi Mohamed Ben Youssef, parole qui illumine les combats libérateurs de ce siècle des nationalités malheureuses. «Nous sommes les enfants de l’avenir!» disait-il de retour de son exil en relevant son pitoyable ennemi, le Pacha de Marrakech effondré à ses pieds. Je crois avoir prouvé que je suis un enfant de l’avenir.

 

La limitation de mes mouvements, de mes travaux, de mes occupations, de mes démarches ou de mes relations en ville ou à la campagne n’est pas pour moi une perspective acceptable. Je tenais à le dire. C’est ce qui vaut encore cette lettre. J’en ai pris mon parti, car la Police, si elle veut, peut bien se rendre compte que la politique des candidats ne m’intéresse pas. La désolante et pitoyable vie politicienne qui maintient ce pays dans l’arriération et le conduit à la faillite depuis cent cinquante ans n’est pas mon fait. J’en ai le plus profond dégoût, ainsi que je l’écrivais, il y a déjà près de trois ans.

 

D’aventure, si comme en décembre dernier la douane refuse de me livrer un colis — un appareil de projection d’art que m’envoyait l’Union des Écrivains Chinois et qu’un des nouveaux messieurs a probablement accaparé pour son usage personnel – j’en sourirai. Si je remarque le visage trop reconnaissable d’un ange gardien veillant à ma porte, j’en sourirai encore. Si un de ces nouveaux messieurs heurte ma voiture et que je doive l’en remercier, j’en sourirai derechef. Toutefois, Monsieur le Président, je tiens à savoir si oui ou non on me refuse le droit de vivre dans mon pays, comme je l’entends. Je suis sûr qu’après cette lettre, j’aurai le moyen de m’en faire une idée. Dans ce cas, je prendrai beaucoup mieux les décisions qui s’imposent à moi à la fois en tant que créateur que médecin, qu’homme et que citoyen.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de  mes salutations patriotiques et de mes sentiments distingués.

 

Jacques Stéphen Alexis

 

JACQUES STÉPHEN ALEXIS FUT ASSASSINÉ PAR LE RÉGIME DICTATORIAL DES DUVALIER

 

Né le 22 avril 1922 aux Gonaives (Haiti). Le 22 avril 1961 lors de son 39e anniversaire Jacques Stéphen Alexis rentra en Haïti d'un déplacement de Cuba, mais peu après son arrivée au Môle-Saint-Nicolas avec ses camarades Charles Arien George, Guy Beliard, Hubert Dupuis Nouille et Max Monroe, il fut capturé, torturé et exécuté. Les circonstances des événements qui s'ensuivirent sont floues : Jacques Stephen Alexis aurait été emmené à Port-au-Prince au Fort Dimanche pour être torturé, puis disparu ou décédé dans des circonstances jamais éclaircies. Son assassinat par le régime des Duvalier fut confirmé bien plus tard par le journal dudit régime.

 

 

NB : Âgé de 61 ans, l'héritier du régime des Duvalier, Jean-Claude Duvalier a été chassé du pouvoir en 1986 par une révolte populaire puisant sa source aux Gonaives, la ville natale de Jacques Stéphen Alexis. Il est rentré à Haïti en janvier 2011 après 25 ans d'exil en France. Aujourd'hui l'ancien dictateur vit en toute impunité en Haïti aux yeux des victimes de son régime autoritaire et choyé par le pouvoir en place (le couple Martelly/Lamothe). Accusé de crime contre l'Humanité, de violation des droits de la personne, de vol, de détournement de fonds et d'autres crimes financiers. La justice n'a jamais dit son mot. Les fonds que l'on présume avoir été détourné par Jean-Claude Duvalier sous le couvert d'œuvres sociales sont estimés à environ 100 millions de dollars. La dictature a été marquée par la répression politique et un régime de terreur mené d'une main de fer par une police secrète dont les membres étaient surnommés tontons macoutes.

 

LIRE AUSSI : PAROLENARCHIPEL.COM

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 22 Avril 2012

La discussion fera-t-elle jaillir la lumière ?

 

 

      Lettre à mes amis peintres

 

         Par Jacques Stephen Alexis

 

            Chers amis,

  

           Depuis que j'ai eu l'avantage de participer à votre discussion passionnnée sur les problèmes de l'art national, vous m'avez donné de beaucoup à réfléchir aux questions qui vous assaillent ainsi qu'aux propositions que j'avais faites et que vous avez si amicalement accueillies. Cela vous vaut le pensum de lire cette lettre.

           Je n'ai aucune qualification particulière sur le terrain des arts plastiques; mais j'aime beaucoup la peinture, elle m'a procuré des joies non - pareilles, je pense que c'est pour des gens comme moi que vous avez choisi d'être peintres - Il m'est arrivé, en flâneur du dimanche, de m'attarder dans nombre de musées d'Europe et d'Amérique, -- en passant, il n'est pas vrai que les musées soient des ennemis pour une peinture vivante, croyez m'en. - Il m'est également échu, d'habiter, pendant assez longtemps, dans la même maison qu'un excellent peintre, j'ai donc vu peindre et beaucoup entendu discuter les peintres. Comme j'ai également un peu vécu et pas mal réfléchi à tout ce que j'ai rencontré sur ma route, qu'au surplus il m'a été donné de saisir une merveilleuse petite clé d'or qui ouvre toutes les portes, ( pourvu qu'on veuille apprendre à s'en servir), essayons, voulez-vous, d'ouvrir les portes de la peinture haïtienne avec cette petite clef là, qui est toute une conception du monde, de l'homme et de la vie... Je m'empresse de dire que je n'ai jamais eu le sentiment du monopole de la vérité, état d'esprit si détestable et si fréquent en Haïti; c'est une précaution liminaire que je dois prendre vis-à-vis des polémiqueurs professionnels que tant "d'outrecuidance" pourrait faire souffrir.

              Je vous disais donc l'autre soir, mes amis, qu'on pouvait à mon sens, aisément définir les objectifs d'une peinture nationale haïtienne, objectifs qui sont les mêmes pour toutes les formes esthétiques nationales :

           " ... Chanter les beautés de la Patrie Haïtienne, ses grandeurs comme ses misères, avec le sens des perspectives grandioses d'avenir que lui donnent les luttes de son peuple, atteindre ainsi à l'humain, à l'universel, à la vérité profonde de la vie... "

            Voilà assez exactement transcris, ce que je vous proposais, à vous les peintres, ce que je ne cesserai de proposer à tous les combattants d'une culture nationale et humaine, puisque les hommes de progrès continuent à être d'accord, dans le monde entier, sur ce plan. Cet objectif devrait être celui de toute cette école foncièrement attachée à la réalité sociale, au progrès et à l'humain tout autant qu'à la symbolique haïtienne de la vie, l'Ecole du "Réalisme Merveilleux" comme je propose de l'appeler.

  

Le Contenu et le Sujet.

             Quand, en esthétique, on a défini un contenu, on est loin d'avoir un sujet.Le sujet est au contenu ce que la tactique est à la stratégie. Certains d'entre vous, amis peintres, peignent des natures mortes, d'autres sont animaliers, paysagistes, portraitistes, d'utres s'attachent à des scènes quotidiennes, d'autres s'attachent à l'aspect historique des choses, d'autres inventent des sujets alégoriques, d'autres enfin, hélas ! se désintéressent de tout sujet lié à la vie. Le dernier terme de mon énumération vous indique implicitement que je ne crois pas juste de rejeter à priori une variété quelconque de sujet, pourvu qu'elle soit liée à la vie.

             Un peintre qui ne fait que des natures mortes est-il capable d'atteindre à toute la réalité nationale et à l'universel ? Je ne sais pas ; en tout cas, j'ai tendance à croire que cela est difficile, bien difficile à réaliser ! A mon avis, il faudrait énormément de talent, du génie même, pour arriver à faire passer toute la réalité nationale dans une peinture qui représentait un bouquet de fleurs, une table sur laquelle il y aurait un mégot, des ciseaux, un cachimbo de terre, une lampe à pétrole et un cahier d'écolier. Je précise que j'ai intentionnellement choisi des objets parfaitement liés à la vie haïtienne pour montrer que je n'ai pas de parti pris. Malgré tout, je le repète, un peintre de seules natures mortes qui voudrait être un peintre national et progressif aurait bien du mal. Ce serait une véritable gageure, et quoique persuadé que ce dernier peut faire des choses belles, valables, haïtiennes, j'ai tendance à croire qu'il ne se classerait pas parmi les premiers,dans la durée, sans tenir compte des vogues transitoires. La nature morte, ne serait-elle pas en effet le produit d'un état infantile, puis d'une maladie sénile de la peinture ? Dans tous les tableaux il y a nécessairement des détails qui sont des natures mortes; en d'autres termes, tous les peintres peignent des natures mortes. Aux premiers âges de la peinture, il semble que la nature morte constituait un exercice de style. Les peintres par la suite ont naturellement continué à pratiquer ces exercices de style qui se vendaient aussi et qui sont, le plus souvent, plus courts à peindre.

            Dans la peinture moderne, les écoles récentes négligent beaucoup plus les précédentes le dessein et le détail, certains peintres en ont quasi fait une spécialité. Il est encore un facteur qu'il importe de ne pas sous-estimer : à certaines époques où la réalité sociale était brûlante, explosive, les peintres d'avant-gardiste étaient contraints, pour vivre, de satisfaire la commande des seuls clients qui pouvaient payer, autant que la "commande sociale" du peuple ; aussi, à côté de la peinture des brûlantes réalités sociales, ils peignaient des choses moins explosives, moins ossées à la destination des "cochons de payants", des natures mortes par exemple. Ceci ne signifie nullement que de grandes et belles choses, des choses valables, durables n'aient pas été réalisées dans le genre des natures mortes , cependant je ne cesse de m'imaginer qu'un peintre est sur la corde raide pour être, avec ça seulement le témoin de son temps. On peut dire pour l'essentiel la même chose à propos du genre animalier. Que les peintres haïtiens de natures mortes se rappellent ces notions, et qu'ils en tirent leurs propres conclusions, en fonction de leur talent, de leur génie comme de leurs devoirs vis-à-vis de leur peuple. 

 

Des modes et des techniques picturales.

            La peinture de chevalet, le tableau, est le plus important des modes d'expressions plastique à la disposition d'un artiste pour exprimer sa vision de la vie.Qu'un débutant se serve de la toile, du papier, du carton, du bois, qu'il fasse de l'aquarelle, de la gouache, de la sanguine ou de l'huile, il fait de la peinture de chevalet, mot générique qui englobe toutes les oeuvres destinées à être accrochées à un mur. Non seulement les débutants, mais la plupart des peintres sont contraints à faire de la peinture de chevalet, des tableaux, les autres genres étant réservés à quelques peintres privilégiés. La peinture de chevalet est condamnée à être dispersée, l'oeuvre achevée entre immédiatement dans le circuit commercial. En Haïti, en particulier où il n'existe pas de musées, ni même de vraies collections particulières, le peintre perd tout contact direct avec l'oeuvre qu'il a créée, ne disposant même pas de reproductions valables de ses oeuvres. Le peintre haïtien est objectivement coupé du mouvement d'ensemble de son oeuvre, d'autant plus que le marché de tableaux est dans une grande mesure un marché d'outre-mer, un marché nord-américain. Ceci constitue un problème grave pour l'avenir de la peinture nationale, selon moi le premier. Il faut étudier d'une manière urgente ce qui peut contribuer à élargir le marché national, il faut travailler à ce que les pouvoirs publics, les municipalités installent des musées pour l'éducation du goût de nos enfants, pour donner des moyens d'étude aux peintres, pour montrer à nos visiteurs les trésors de l'art haïtien. Les peintres doivent discuter de tout cela evec le plus grand sérieux, s'organiser fraternellement, sans exclusive aucune, afin de prendre eux-mêmes en mains la défense de notre art national. Foin de tout esprit tribal, de tou perception féodale de clan parmi nos hommes de culture, il faut que finissent la haine, la concurrence sauvage, l'égocentrisme et l'esprit de monopole dans les chantiers de notre culture !...

              Certes, en Haïti comme partout ailleurs, la peinture de chevalet, le tableau, restera longtemps le plus important mode d'expression pictural mais il existe un autre mode qui a déjà en Haïti un bon essor et qui est destiné au plus grand avenir. Je veux parler de la peinture pariétale, de la fresque murale, de la fresque de plafonds. Je partage pleinement les conceptions de l'Ecole indigéniste mexicaine sur la fresque. Le grand David Alfaro Siquieros dans un récent article publié dans l'excellente revue " Artes de Mexico " déclarait sans ambages qu'à son avis la peinture pariétale était le mode majeur en peinture. Je sais que Diego Rivera et les principaux maîtres mexicains partagent avec enthousiasme les vues de Siquieros. Bien plus, avant sa mort, Matisse a consacré les dernières années de sa vie à couvrir les murs d'une église de fresques ; Picasso également, depuis plusieurs années travaille en grand secret à transformer une chapelle désaffectée de Vallauris en Temple de la paix. C'est dire quelle place occupe la peinture pariétale dans l'opinion des maîtres de notre temps ! Oui, la peinture de chevalet est une création destinée la plupart du temps à un client individuel, tandis que la peinture pariétale est une peinture donnée au peuple entier. Dans une ville ornée dans ses principaux monuments de peintures murales, le peuple vit quotidiennement avec les oeuvres des grands maîtres de sa peinture. Dans ce compagnonnage du peuple avec son oeuvre le peintre trouve non seulement sa plus haute récompense, mais il lui est donné de parler quotidiennement à son peuple; le peintre devient un professeur d'héroïsme, un moniteur de la fidélité aux valeurs nationales, aux ancêtres, un défenseur de la liberté, un éducateur, un guide. La peinture cessant d'être une création à destisnation égoïste, est le moyen idéal de magnifier les splendeurs et les luttes d'une nation. La peinture pariétale doit encore être plus soutenue qu'elle ne l'est actuellement en Haïti. Il faut donner des Chapelles Sixtine entières à nos Michel-Ange d'aujourd'hui et de demain.

               On ne peut envisager les modes expressifs picturaux sans parler de la peinture décorative d'objets. Certes, l'art occidental a sérieusement sous-estimé ce mode pictural, mais on n'a qu'à considérer tout l'art oriental, l'art chinois, l'art khmer, l'art indonésien et l'art japonais pour voir qu'il est d'une immense portée.Que d'objets ne peuvent devenir des oeuvres d'art éternelles grâce à la peinture décorative ! Sans parler des merveilleux rétables médiévaux, on peut citer les paravents, les coffres, les lampes, les meubles mêmes. Picasso n'a-t-il pas réalisé quelques très beaux foulards décorés ? Notre pays qui est celui d'une utilisation quotidienne de foulards ne doit pas ignorer cettevoie. Je voudrais en passant dénoncer la commercialisation qui tend à frapper une orientation typiquement haïtienne; la décoration de robes et de vêtements. Il ne faudrait pas galvauder une forme expressive qui peut beaucoup donner ; que les peintres y réfléchissent. Et puis la céramique nationale se développant, il faut que les peintres envisagent comme on le fait actuellement en France et dans de nombreux pays, la décoration de plats, de vases et de vaisselle. Je ne voudrais pas conclure avec la question des modes expressifs picturaux sans souligner que les écrivains devraient penser à aider les peintres en leur demandant l'illustration de leurs livres. Certes, il est difficile de réaliser dans les conditions de notre temps des oeuvres semblables aux riches livres d'heures de l'Erope médiévale et aux trésors des bibliothèques arabes et persanes, mais on peut cependant beaucoup faire dans la voie de la décoration de livre.

               Sur le plan des techniques picturales il ne m'échet pas de conseiller grandes choses aux peintres haïtiens. Ils connaissent leur métier mieux que moi, ils sauront donc trouver les techniques qui leur convient. Qu'il me suffise de leur faire part d'une constatatino personnelle. J'ai vu ces dernières années avec un intervalle de quatre à cinq ans, à Paris, à l'orangerie je crois, deux expositions de Vincent Van Gogh. La deuxième fois, j'ai été frappé par une chose que tous mes amis m'ont confirmé : il leur semblait comme à moi que les merveilleux jaunes tellement flambants que nous a légués Vincent avaient terni, verdi. Il en était de même dans une moindre mesure, pour les bleus... Les peintres doivent porter une attention minutieuse aux couleurs qu'ils emploient. Aisni j'ai constaté te des détériorations importantes dans les oeuvres d'Hector Hippolite, je n'ose être affirmatif, mais l'impression qu'on n'accorde pas suffsamment de soins à la préparation des toiles en Haïti. Bien plus, le problème des supports me semble assez négligé en général; j'ai tendance à croire que les peintres de chez nous peignent sur n'importe quoi ! Certes les craquelures des tableaux nous permettent assez souvent de déterminer l'époque où les oeuvres ont été créées et bien d'autres choses, mais je ne pense pas qu'on doive rechercher les craquelures de prospos délibéré. Si la couche picturale d'oeuvres peintes récemment craque déjà, qu'en adviendra-t-il dans quelques siècles, sinon dans quelquels décacades ! On m'a dit qu'on n'ose pas faire en Haïti les réparations qu'il convient pour les oeuvres qui se détériorent , - je ne parle pas de réentoilage, de décrssage, ni de décatissage - ,si cela est vrai la question est cruciale. Je voudrais attirer l'attention des peintres sur un autre aspect de leur travail. Les peintres haïtiens devraient refuser de faire des peintures pariétales à l'extérieur des bâtiments. Non que je sois ennemi de la décoration extérieure, mais il suffit de considérer les fresques de la Cité de l'Exposition pour se rendre compte que la peinture extérieure est condamnée à une vie bien courte dans un pays de soleil brûlant et de pluies diluviennes. Les peintres mexicains, exiger que leurs peintures murales destinées à des parois extérieures soient transposées en céramiques ou en mosaïques. Je ne connais pas la résistance et le fini qu'offrent les céramiques actuellement réalisées ici, mais je pense que les fabriques nationales de mosaïques sont capables dans l'état actuel de leur technique, de fournir un matériau solide, capable de résister des centaines d'années, un matériau susceptible de présenter toutes les nuances de la gamme de couleurs que nos peintres sont susceptibles de réclamer !

 

Du "savoir peindre", du métier de peindre

              J'arrive à un point particulièrement controversé ces jours-ci, la question des formes expressives picturales haïtiennes. Je dis tout de suite que je ne donne raison ni à mon ami Morisseau-Leroy ni au au sympatique Jacques Gabriel.

            Il y a eu beaucoup d'incompréhension de part et d'autre dans la discution. Je comprends parfaitement l'adeur bouillante du peintre Jacques Gabriel. En somme, il proteste contre la commercialisation de la peinture haïtienne par un de nos plue importants marchands de tableaux. Nulle part, je ne les aimes pas plus qu'eux. Cependant, à mon sens, protester contre la fabrication en série d'artistes géniaux, âgés de quinze jours de peinture , protester contre la peinture de "l'île magique", la peinture "ouangateuse", la peinture "sauvagement vaudoue", protester contre la commercialisation de la peinture haïtienne au goût de touristes américains aussi ignares qu'exigeants de pittoresque et d'étrange, ne signifie pas protester contre les formes expressives propres à la peinture haïtienne. Le fait d'avoir été un pionner, - hommage rendu, - n'autorise personne à se comporter en Seabrook de la peinture haïtinne . Les peintres ont raison dans tel cas de parler "d'impérialisme culturel" et de conspiration contre la peinture haïtienne naissante. Je mets une telle dénonciation au crédit de Jacques Gabriel et de ses amis, ceci devrait être fait. Quant à la question du vocabulaire, celle qui consiste à discuter si en présence de la peinture haïtienne on peut parler de peinture "populaire", "primitive", "folklorique", non-sophistiquée", je ne vois là qu'un amusement académique. Les termes ont avant tout une valeur nationale, les "indigénistes" mexicains sont là pour servir d'exemple. Les peintres haïtiens peuvent se parer de toue les noms qu'ils veulent, il importe avant tout de gratter l'étiquette pour voir la marchande qui se cache là-dessus. Cherchez un nom qui ne choque personne et qui veut dire ce que vous voulez peindre.

              De son côté, je crois que Morisseau a eu le tort d'exprimer son admiration pour la jeune peinture haïtienne dans des termes qui pouvaient laisser supposer qu'il soutient les entreprises des Seabrook de la peinture haïtienne. Je pense que Morisseau a créé un peu de confusion en inférant que montrer aux peintres haïtiens comment peignent les peintres des autres pays, "sophistiqués", ou non pourrait leur faire perdre ce qui est original dans leurs formes exprssives. En d'autres termes, ce serait refuser aux peintres haïtiens le droit à la culture. Je pense intimement qu'il est nécessaire à tout être humain de voir des oeuvres comme le "Jugement Dernier" de Michel-Ange, "La Cène" de Leonardo Di Vinci, "La Descente de la Croix" de Rubens, les chefs d'oeuvres de la dynastie chinoise des Mings "Eliézer et Rebecca" de Poussin, les villageoises de Brueghel le Drole,de Brueghel, l'Enfer de Brueghel de Velours, les portraits de Gainsborough, "L'accordée de village" de Geuze le " Radeau de la Méduse" de Géricault, les trésors de la pinacothèque de Munich, du Louvre de l'Albert and Victoria Muséum, et de tant d'autres collections du monde.

             On ne peut imputer à Morisseau Leroy l'intention d'une telle thèse, simplement que Morisseau a affirmé d'une manière trop accusée, pas assez souple, son goût louable d'expression originale créée par les peintres. Il est un peu responsable de la mauvaise interprétation de Jacques Gabriel, qui pour sa part, - le soleil des tropiques est si chaud ! - est parti en guerre et a, dans sa sainte colère, créé, une confusion entre "métier pictural" et formes expréssives picturales et ainsi a sous-estimé l'apport étranger haïtien, surestimant l'apport étranger se sont arqueboutés sur des antithèses en apparence irréductibles comme d'excellents logiciens formels. Or, la synthèse est dynamiquement possible.

             Il importe donc de réorienter le débat. Mon ami Roland Dorcély, au cours de la discussion de l'autre soir a vite compris ce qu'il y avait de haïssable dans la formation des thèses. Il a opportunément rétabli la différence entre le métier de peindre, le "savoir peindre" et l'expression plastique picturale.

             Pour moi, le peintre apprend son métier en peignant, ensuite en confrontant son art et celui des autres, ses vues et celles de tous. Pouvoir réaliser, ne serait-ce que scolastiquement, ce que les autres peintres font peut être un objectif louable et ne signifie pas pour autant vouloir l'adopter pour soi-même. Ainsi Picasso est un étonnant dessinateur, cela ne l'empêche en aucune manière, de propos délibéré, de briser l'anatomie convenue, de nier la proportion académique : Picasso sur ce plan est le continuateur de l'esprit caricaturiste, de Daumier, de Rodin, et de ce qu'il est convenu d'appeler "art nègre" depuis Apollinaire. L"apprenti-peintre ne peut être sacré génie après quinze jours de travail, csla coule de source, mais il est impensable da l'obliger,pendant les années nons académiques si détestables du prix de Rome, cette entreprise rétrograde qui a fait tant de mal aux arts plastiques. Il faut de propos délibéré enseigner au jeune peintre qu'il doit en premier lieu chercher les vocables expressifs propres à son peuple, épouser la vision actuelle que les yeux de son peuple ont de la réalité sensible, qu'il doit apprendre toutes les règles, pour les oublier et ne se rappeler que celles qui sont susceptibles d'être intelligibles à son peuple, dans l'état acctuel où se trouve se dernier. 

            Ainsi donc, voilà que par un biais, un choc en retour dynamique, - qui ne sera que étrange que pour les tenants de la logique de l'identité -, nous sommes ramenés à la question contenu, à la question peuple. Ceci signifie que l'apprentissage ne vaut que ce vaut celui qui le dirige. Celui qui dirige des apprentis-peintres doit être un humaniste, un maître à penser national, audacieux et progressif, un maître à penser national, un maître à penser qui voit les perspectives d'avenir, un maître à penser qui ait une claire conception du monde, de la vie et de l'histoire, maître à penser qui en enseignant sait respecter par la personnalité de chacun. D'aucuns me diront peut-être que ce directeur d'apprentissage idéal n'est pas facile à trouver aujourd'hui en Haïti. Qu'à cela ne tienne ! Un homme de culture set solidaire de tous les hommes de cultures. Il est possible que nous cherchions longtemps cet aîné là, c'est de la lutte qu'il naîtra, s'il naît... En attendant les peintres haïtiens feraient bien de se grouper autour des meilleurs d'entre eux, comme les grands peintres de jadis attiraient dans leurs ateliers des pléaides de jeunes peintres, attentifs, mais ne reniant pas pour autant leur personnalité. Et puis, un bon enseignement de la peinture ne peut être isolé dy climat de luttes idéologiques, climat de luttes intellectuelles. Il y a, il faut le reconnaître, une école haïtienne, littéraire et artistique, en formation, une école de Nouveau Réalisme. Elle se forme peu à peu, dans les discussions dans la presse, dans les controverses autour des tables rondes, dans les travaux des cénacles, Je pense que cette Ecole en formation peut constituer un merveilleux maître à penser collectif.

Des formes plastiques propres au peuple haïtien.

      Nous allons nous permetre une audace. Qu'importe si en passant nous commettions quelques erreurs : la discution saurait les rétablir fraternellement ! Nous avons néanmoins le sentiment d'être profond que les thèses que nous allons jeter dans la baitaille sont justes et qu'elles méritent d'être rodées sous le feu de la critique désintéressé.

            En 1947, à Paris, L'UNESCO organisait une exposition consacrée à la peinture de trois pays de l'Amérique Latine, Haïti, Pérou, Equateur. Le fonctionnaire de L'UNESCO chargé de préparer cette exposition demanda au peintre haïtien Gérald Bloncourt, et à moi-même de l'aider à sérier les toiles exposées, afin de les mieux présenter au public. C'est ainsi que nous travaillâmes conjointement dans les sous-sols et les salles du musée d'Art Moderne à l'organisation de cette exposition. Je suivis attentivement les réactions de tous ceux qui voyaient ces toiles, je m'attardai longuement dans la salle à écouter les observations des visiteurs de l'exposition. De mon sentiment personnel; des remarques que j'ai pu recueillir au cours de cette exposition, du savoir que j'ai pu accumuler sont nés quelques germes de pensées. Ces germes devraient mûrir lentement au cours des années et devenir les noyaux de thèse que je livre aujourd'hui. Je dois rappeler que l'exposition fut un triomphe, pour la peinture haïtienne tout particulièrement.

            D'où vient le succès de la peinture haïtienne dans les expositions de l'etranger ? D'aucuns pensent que c'est surtout par leurs sujets qu'elles forcent l'attention des publics combien cultivés d'outre-mer. Je ferai la part du feu . Il est incontestable que les sujets vaudouesques,par leur étrngeté aux yeux occidentaux provoquent chez les spetateurs une sensation de pittoresque et de dépaysement. Masi qu'on ne s'y trompe pas ! Le public occidental depuis au moins quarante ans est habitué aux étrangetés; les peintres surréalistes, futurites et de "réalités concrètes" et autres histrions n'ont pas manqué d'abuser de la corde de l'étrangeté. Sur le plan du fantastique et de l'étrangeté, je ne crois pas beaucoup m'avancer en disant que le grand public oocidental a tout vu et ne s'étonne plus de rien; yeux aberrants s'ouvrant au milieu d'une tranche de foie de veau , femmes à têtes de tigre, adolescentes à la chevelure de feuillages, monstres à cheval sur les animaux et les végétaux, rien ne lui a été épargné. Aujourd'hui encore,les nouvelles sectes d'esthètes évanescents ont inventorié tous les clichés et tous les trucs de la peinture dite "non-figurative". Certes, à peintres évanescents, petits marquis poudrés, bourgeois maniérés, " zazous " et marchands de bestiaux nouvellement enrichis : l'esthétique évanescente, si elle n'a pas disparu conserve son lot de décadents et de pédéraste de la cultre. A bien considérer cependant, le vrai grand public occidental commence à se fatiguer de ces machines l…à; il en a soupé. Ce n'est pas pour rien depuis dix ans, en France par exemple, les réalistes prennent chaque année une place plus grande, un plus grand nombre de salles dans les divers "salons" qui reviennent chaque saison. La bataille entre formalistes et réalistes n'a pas encore pris fin certes, peu s'en faut, mais au moins le public réclame des peintres fomalistes qu'ils aient un certain talent. Or les talents sont bigrement attirés pas le réalisme, de nos jours...

             Il y a autre chose dans le succès, dans l'engouement que présente en occidentla peiture haïtienne. L'occident s'aperçoit avec stupeur qu'il avait tort de croire qu'il avait fait le tour de la culture, qu'il avait tout inventé, "il constate ses rides et se vieillesses intellectuelles" devant la peinture haïtienne comme devant plusieurs grands courants qu'il a voulu ignorer pendant longtemps.

           Le peuple haïtien est un peuple qui a une vision bien personnelle de la réalité sensible, du mouvement, du rythme et de la vie. Pour un adulte haïtien, il n'est pas puéril d'écouter des histoires dans lesquelles " La tortue monte à cheval, le tigre va faire sa demande en mariage, le mancelier danse avec la lune dans ses bras ". Pour un haïtien, l'harmonie musicale n'est pas l'harmonie occidentale, l'accord parfait n'est pas celui de Bach, sa conception du glissando, du vibrato du "balencement" est originale, sa technique du chant se moque des règles du chant à l'italienne; le nègre a inventé la musique concrète avant l'occident. Comment expliquer autrement que la musique d'inspiration nègre et afro-américaine a balayé toutes les musiques de danse devant elle ? Comment expliquer la hâte de l'occident à crééer une musique dodécaphoniste, une musique concrète, à faire du jazz, à faire du mambo, à faire du tcha-tcha-tcha ? Comment expliquer les triomphes du musicien haïtien Jeff Cevest en France, en Allemagne et dans toute l'Europe de 1920 à 1932 ? Comment expliquer que depuis qu'apollinaire a parlé d'art nègre au début du siècle, les peintres et les peintres et les plasticiens occidentaux font des efforts désespérés, dans un cafouillage qui n'a pas toujours été progressif pour s'approprier la nouvelle optique de la réalité sensible ?

              Je ne possède une petite collection de sculptures africaines datant de la première moitié du siècle dernier et venant du Haut Zambèze. Un jour, à Paris, à un de mes amis, un passionné d'art des plus compassés, aux convictions les plus arrêtées sur les notions de perspective et de proportions anatomiques, je montrai une de ces petites pièces merveilleuses d'équilibre et de perfection. Il s'agit d'un homme accroupi, un genou en terre avec la jambe à angle droit, les bras levés, portent un vase appuyé sur l'épaule. Le sculpteur africain - qui n'avait jamais étudié que l'art de sa région, - avait fait le pied droit sur lequel était assis le personnage trois fois plus long que l'autre. Mon ami examina longuement, avec circonspection, la pièce, puis me la remit. Le lendemain, il revint chez moi; je lui montrai une reproduction du "Paradis terrestre" de Wilson Bigaud. Il considéra avec autant de soin que la veille la jambe gauche dont le pied repose sur la cuisse droite du personnage censé être Adam; comme on le sait, le membre est beaucoup plus petit que le membre droit; un véritable membre d'enfant chez un adulte bien proportionné. Mon visiteur prit de nouveau entre ses mains la statuette africaine, puis ses yeux allant de la reproduction de Bigaud à la pièce d'ébène il m'avoua : "il n'y a pas à dire, ça tient plastiquement ! Ça a de la gueule !...".

               Il est significatif de voir l'accord des intellectuels d'Amérique, d'Afrique et même d'asie sur la possibilité du rôle dynamique que peut avoir le merveilleux dans un art et une littérature réaliste. Il n'est pas juste de penser que les prestiges, l'originalité et le singulier attrait des formes esthétiques nègres soient inexplicables, ni qu'elles tiennent du hasard. Les populations nègres ayant vécu- encore assez récemment- en pleine nature, ont été obligées pendant des siècles d'aiguiser particulièrement leur sens, leurs yeux, leur ouie, leur toucher. L'occidental par contre, s'est fort peu servi de ses sens pendant des siècles, la civilisation matérielle, la technique, les connaissances scientifiques lui épargnant bien des efforts. Les populations sous-développées du monde ont certainement une sensibilité d'une vivacité particulière. De là à concevoir que l'haïtien par exemple ne cherche pas à saisir l'ensemble global de la réalité sensible, mais ce qui est frappant, ce qui est menaçant, ce qui ébranle particulièrement son émotion dans la nature, il n'y a qu'un pas. D'autre part, la réalité sensible n'étant pas intelligible dans tous ses aspects au membre des collectivités sous-développées, il transpose ses notions idéologiques de merveilleux, de relativité dans la réalité quotidienne. Un oiseau à vol rapide est avant tout une paire d'ailes, une femme qui allaite frappe par ses seins globuleux et lourds, un fauve est avant tout un bruit de pas et un rugissement. Dans la religion vaudoue, le possédé prend un fer rouge dans ses mains, le lèche sans se brûler, il danse sur des tessons de bouteilles, il grimpe allègrement à un arbre même s'il est un vieillard. Loin de toute conception mystique et surnaturelle du monde sensible, à la lumière de nombreux faits d'observation comme le goya, et les crises de possession mystique, bien des valeurs devront être révisées par la science.

        Peut-on dépouiller un homme de tous ses antécédents,de tous ses réflexes inconditionnels nés de réflexes conditionnels, héréditairement transmis ? L'être humain ne peut être le fils de personne, on ne peut le passé et l'histoire. Il est une science qui est encore à ses premiers balbutiements et qui s'appelle la cybernétique la science des actes gouvernés, son avenir est immense non seulement pour l'intellection mais pour la transformation du monde.

             Le merveilleux peut et doit intervenir dans un réalisme puissamment social et dynamique. Il suffit d'enlever au merveilleux son écorce mystique, de le rétablir sur ses pieds et non de le laisser marcher sur la tête d'une manière supranaturelle. Le mythe, le merveilleux peuvent, compris dans un sens matérialiste, devenir de puissants leviers pour la prise de conscience des hommes, pour un art et une littérature réaliste, pour la transformation du monde. 

             Ainsi, nous devons expérimenter d'une manière continue les formes plastiques proprement haïtiennes. La vision personnelle de l'haïtien de la vie n'a pas été seulement fertilisée par son origines nègre, mais aussi par les ferments indiens, ibériques et occidentaux qu'il a reçus en devenant le membre d'une collectivité qui a ses caractères particuliers. (Les indiens ne nous ont-ils pas légué les vêvês de notre vaudou, le rara et les petits rois de nos bandes carnavalesques). Nous ne devons pas renier notre prestigieux passé, nos immenses richesses culturelles, ni pour autant ce que l'occident nous a apporté de valable.

 

Quelques conclusions.

 

            Je dois conclure, amis peintres, cette lettre déjà trop longue. Je crois qu'on peut accepter les conclusions suivantes comme bases de départ: 

1.- Le contenu de la peinture haïtienne comme celui de tout l'art national pourrait être défini ainsi : "Chanter les beautés de la Patrie Haïtienne, ses grandeurs comme ses misères, avec le sens des perspectives grandioses d'avenir que lui donne les luttes de son peuple, atteindre ainsi à l'humain, à l'universel et à la vérité profonde de la vie."

2.- Les sujets doivent tous être à la disposition des peintres de la réalité nationale, la nature morte, l'art animalier, le paysage et surtout les formes majeurs, le portrait, la scène quotidienne, la réalité historique en tête. Une importance particulière oit tre accorde aux phénomènes bien caractéristiques et actuels. Il faut rejeter d'une manière résolue l'art formaliste sans contenu réel, ni social.

3.- Tous les modes picturaux doivent être utilisées, mais une place spéciale doit être faite à la fresque pariétale.

4.- Les peintres doivent faire attention à la durabilité des matériaux de leurs oeuvres.

5.- Les peintres doivent apprendre soigneusement leur métier pour arriver valablement à atteindre à leur originalité propre.

6.- Le peintre doit être un homme cultivé, mais il doit rechercher d'abord les vocables expressifs originaux propres à son peuple, ceux qui correspondent à sa personnalité et à l'intellection de son peuple.

7.- Le merveilleux doit être utilisé dans un sens réaliste, social, dynamique.

Telles sont les idées que je voulais livrer à votre discussion, amis peintres. Elles ne correspondent à aucun dogme, mais sont le fruit de mes réflexions propres. En tant que telles, elles doivent être discutées, elles sont présentées pour être contestées s'il y a lieu, cela pour moi comme pour nous tous que tout profit. Je prendrai tout le temps qu'il faut pour réfléchir aux conclusions et aux apports de chacun. La culture est l'affaire de tous, il y a encore de la place dans les vergers de la culture ! J'écouterai sereinement les objections que vous voudrez bien, amis peintres, formuler.

 

Je vous souhaite tout le succès que vous méritez par le sérieux et la conscience avec lesquelles vous vous livrez à votre art.

 

Bien à vous !

 

Jacques Stéphen Alexis

Reflets d'Haïti No 14, 15, 16 - Janvier 1956

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 16 Avril 2012

Littérature créolophone :

assa.jpg

© Atis ki fè tablo asasinay sa a rele Edgard Jean-Baptiste


Laviwonn dede


 

Ekriti : Thélyson Orélien 

 

 

Laviwonn dede

 

Lanmò plane kou malfini

lap fè laviwonn dede

dèyè yon vyann

dèyè yon chan pwa

chan mayi

 

Potoprens leve chak maten

ak rèl nan je

pou yon pitit gason

yon vizitè

ke minui manje

 

Twa (3) revòlvè antre nan yon kay

san frape

yo pran lavi

blayil atè

soti kè kal.-



 

Sou beton Pòtoprens


Sou beton Pòtoprens, tranbleman-d tè pase, alarive li pote ale tout sa-m te posede, ata yon ti bout papye vyèj ke plim nan tap eseye kreve ak de ti mo twa pawòl

 

Sou beton Pòtoprens, m-di tranbleman-d tè pase, alarive li pote ale tout sa-m te ganyen. Sa-l kite? Yon ti gout lawouze douvanjou nan mitan de fant dwèt mwen ak yon ti moso lalin ki tap voye  yon ti ponyen limyè nan mitan lanwit la, jous nan batan fenèt la, lè lanp tèt gridap mwen te fin tenyen

 

Sou beton Pòtoprens, tout vye rèv yo jouke antre jous nan rèv nou, nou sispann reve, rèv nou anchennen, rèv nou marye, rèv nou ligote, mare nan fisèl, tankou vye bèf chenn yap mennen labatwa,  rèv nou minote yon kote, yon kote, nou pa menm konnen pouki, nou pa janm konnen si se isit oubyen pa bò lòtbò, si se kounyè a oubyen si se depi byen lontan

 

Adje ! Ayiti inosan mesye, Ayiti gen pou-l sispann benyen nan san, Ayisyen gen pou yo sispann peye pou sa yo pa fè, paske : pa gen sekrè-k kache k-pap devwale, yon jou sekrè gen pou tonbe tankou grenn lapli sou plas piblik, sekrè gen pou sove tankou prizonye-k evade

 

Sou beton Pòtoprens m-wè, se tout yon kawo twa degout anmè kouwè fyèl, tankou yon match bòskè nou K.O, nou tonbe, kanmen-m nou leve kanpe pou nou ka retonbe pi rèd, match la di, li dire, li pi di atò lè nap bokse raj nou, lè kout pwen-n ap tonbe nan levid pou vide tout mwèl sèvo nou atè

 

Sou beton Pòtoprens

Tranbleman-d tè pase

Epi…

Beton

Beton nan zokòkòlòs tèt mwen

Retire tout memwa-m

Ou ta di de (2) tete fanm yo tòtòt byen tòtòt.-

  


 

Vwayaj pam nan se degidon

 

Map leve tout rad met deyò

Tout liv chire

kreyon kase

Ak plim san min

 

M-pral frape tèt lalin nan panno

M-pral kwaze mèt minwi sou gran chimen

M-ap sote lawont nan pòt fenèt

M-ap volewo m-di-w


Epi se jous byen lwen map pati

Lwen lwen lwen

Byen lwen menm

Degidon, degidon, degidon !

Degidon, degidon, degidon !

Degidon, degidon, degidon !

 

Si flè te pouse pa bò isit

A la pran m-ta pran sant

A la keyi m-ta keyi

A la wouze m-ta wouze

A la koupe m-ta koupe

A la taye m-ta taye

 

M-tap yis !

M-tap yas !

M-tap tchoup!

Plonje nan de basen foli

Pou-m pa janm fè foli.-




Tann! Tonnè!

 

(Pou tout jèn powèt kreyolofòn

Jan tan an boloze…)

 

Tann…

M-fout diw tann

 

Tann

Pa tann yo kenbe menw

Tann yo rale pwent nen-w

 

Tann dousman

Fè ti souri lakontantman

Tann demwazèl vole

Dèyè pòt kay ou

 

Tann

Tann nan lonbray

Pase adwat

Vire agoch

Desann anba

Monte anwo

Wa jwenn platon

 

Tann

Men se pa tann

Jiskaske-w tounen pwa tann

 

Fò-w tann

Tann mwen di-w

Tann ! Tonnè !

Lap vini

M-di pou-w flank tann !

 

 

Thélyson Orélien

Powèt, manm Sosyete Powèt Kreyolofòn

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 16 Avril 2012

http://mondalire.pagesperso-orange.fr/Images/photos/lettres%20poete.jpg

LETTRES À UN JEUNE POETE

 

Rainer Maria RILKE 

 

 

 

Fiche :

Auteur : Rainer Maria Rilke 
Traduction : Marc B. de Launey
Editeur : Gallimard 
Collection : Poesie 
Nombre de pages : 192 pages 
Format : 11 cm x 18 cm 
ISBN : 2070327884  


 

J'implore tous ceux qui m'aiment d'aimer ma solitude...

 

Extrait :

Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne - c'est à cela qu'il faut parvenir. Etre seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elle font. S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être prêt des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d'évènements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.


[...] Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre coeur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour; évitez d'abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturité pour donner, là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugaces et la foi en quelque beauté. Décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n'y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personalité s'affirmira, votre solitude s'étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres.

 

Autres extraits


Critique/Presse :

Les lettres à un jeune poète sont tout autant des lettres écrites par un jeune poète –Rilke a vingt-sept ans lorsqu'il répond pour la première fois , trente-deux ans lorsqu'il écrit la dernière lettre publiée- à un jeune homme dont la figure précise reste dans l'ombre de sorte qu'il devient, pour ainsi dire, l'éponyme, moins d'un âge, que d'une période de la vie, définie par un type de dilemmes. La force de ces lettres et leur très vaste lectorat tient d'abord à ceci que ce qu'on lit dans les réponses de Rilke prend un tour quasi universel en même temps qu'il y a suffisamment d'indications particulières pour ancrer la personne de Franz Kappus dans une réalité individuelle. C'est que ce dernier traverse ce moment inévitable, mais irréductiblement singulier dans l'expérience, au cours duquel chacun s'efforce de "passer" vers le monde adulte et de parvenir à être enfin vraiment soi-même. La poésie bien sûr n'est pas absente de ces lettres, mais c'est d'abord parce qu'elle est recherche d'une vérité intime. Il s'agit tout autant d'écriture en général, de création artistique, que, pour finir, de la raison intime qui détermine le choix d'existence que tout un chacun peut vouloir découvrir en soi. Extrait de la préface du traducteur.

"Paresse ou incompréhension, j'ai souvent eu de grandes difficultés à lire. 
Les lettres que Rainer Maria Rilke (alors âgé de 28 ans) adressait au jeune poète Franz Kappus, me sont apparues comme une eau claire.

J'ai plongé dans cette lecture sans reprendre mon souffle.

Ma rencontre avec ces lettres reste un choc; une émotion au bord des larmes. J'aimerais vous faire partager cette émotion, et vous faire entendre toute la grandeur, toute la beauté de cette méditation intérieure." Barbara (Courant octobre 1991, Barbara, pour les éditions Claudine Ducaté enregistre Les lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Dix lettres plus un sonnet de Franz Kappus sont lues. L'enregistrement a été commercialisé uniquement en cassette audio.)


Ce sont les Lettres à un jeune poète qui sont aujourd’hui l’œuvre la plus connue de Rainer Maria Rilke, celle qui semble résonner de la façon la plus contemporaine. Stan Neumann.

 

Résumé :

Lettres à un jeune poète ("méditation sur la solitude, la création, l'accomplissement intérieur") est l'une des oeuvres les plus connue et les plus accessibles de Rainer Maria Rilke. L'aventure poétique de Rainer Maria Rilke n'est pas limitée à la seule création, elle recèle également une réflexion sur l'acte littéraire.Dans les Lettres à un jeune poète, l'auteur révèle ses doutes tout autant que ses joies de créateur. Il répond à une longue missive qui lui fut envoyée par Franz Xaver Kappus, âgé de 20 ans, dans laquelle le jeune homme se confiait entièrement à lui. Les dix lettres qui constituent ce recueil ont été écrites par Rilke entre 1903 et 1908. Elles retracent le processus de maturation de l'auteur tout autant qu'elles portent en germe les thèmes centraux des Élégies de Duino et Sonnets à Orphée, ses oeuvres maîtresses. Rilke endosse à l'égard de Kappus le rôle de guide, cherchant à clarifier les enjeux essentiels de la poésie. Il lui fait part de la solitude nécessaire à toute entreprise littéraire, de la confrontation vitale avec la réalité crue, et lui fait pressentir le bonheur des "aubes nouvelles", ces extases fugaces qui compensent la douleur de l'enfantement poétique. Un voyage aux sources de la création. --Lenaïc Gravis et Jocelyn Blériot

  

Nota : De l'importance de la traduction :

Rilke aura été un défi aux traducteurs, ne fussent-ils conscients que de contribuer à la connaissance de la Weltliteratur. On ne compte plus les traductions des Lettres à un jeune poète, des Elégies de Duino (parfois traduites sous le titre Elégies duinésiennes) et des Sonnets à Orphée, sous la plume de traducteurs illustres ou non, mais dont le travail créateur nous aura toujours plus rapprochés du texte original; pour n'en retenir que quelques-uns, avec l'injustice que constitue ce type de liste: Arthur Adamov, Maurice Betz, Armel Guerne, Philippe Jaccottet, Jean-Yves Masson, Armand Robin, Claude Vigée. Tâche oh ! combien difficile, quand on sait que Rilke écrivit aussi des oeuvres en français : le doute du traducteur est ici encore plus fort que dans d'autres cas de traduction ! N'a-t-il pas sans cesse en tête l'anecdote du chant contenu dans les Carnets de Malte Laurids Brigge ? Alors que Rilke prise la traduction de la prose traduite par Maurice Betz, Rilke traduit lui-même ce chant et sa version lui semble " reproduire à peu près cet élan rythmique qui, dans le texte allemand, fait que la voix de la jeune fille s'élève au-dessus de la prose et se détache d'elle de son propre essor ". En fait, peu de poèmes avaient été traduits du temps de Rilke; quant à ses poèmes français, auxquels il a donné le même nom que celui de ses poèmes allemands, ils sont loin d'être des traductions. Comme le souligne Gerald Stieg: " Bref, Rilke, le maître traducteur, est convaincu que la traduction de ses poèmes en français n'est ni possible ni souhaitable ". Dans ces conditions, forts de l'expérience notamment de Rilke lui-même où, pour magnifier la musique, la traduction attente au sens, les traducteurs (Rémy Colombat, Jean-Claude Crespy, Dominique Iehl, Rémy Lambrechts, Marc de Launay, Jean-Pierre Lefebvre, Jacques Legrand, Marc Petit et Maurice Regnault) ont accordé la priorité aux structures sémantiques, parti pris qui, vu la qualité du travail de ces derniers, a pour effet de rapprocher la poésie de Rilke de la poésie française actuelle. François Mathieu


Petite remarque perso : S'il existe des livres de chevet, que l'on lit, relit et re-relit, ''Les lettres à un jeune poète'' en sont l'incarnation la plus parfaite. Il y a toujours quelque chose à "tirer" de ce genre d'ouvrage. Il nous aide à grandir, à sortir d'une situation difficile. Et jamais on ne se lasse de le prendre et de le reprendre. Il touche à notre intimité profonde, dit ce que nous pensons, ce que nous voudrions savoir dire. Et nous montre l'humanité telle que nous voudrions la connâitre et surtout l'être... Nous ouvre le chemin. Intemporel.


BIOGRAPHIE RAINER MARIA RILKE

http://www.babelio.com/users/AVT2_Rainer-Maria-Rilke_6770.jpegNé dans une famille désunie, Rainer Maria Rilke passe une enfance solitaire en Allemagne. Son père, un officier à la retraite, souhaite qu'il fasse une carrière dans l'armée. Il l'envoie pendant cinq ans dans les écoles militaires de Saint-Pölten et de Mährisch-Weisskirchen. A Prague, Munich et Berlin, il étudie le droit et le commerce. Parallèlement, il publie des textes en prose et des poèmes, comme ''Pour ma joie'', dans des revues allemandes et autrichiennes. Sans réelles attaches, il vit en Italie, en Russie, en Espagne, au Danemark, en France et en Suisse où il écrit des recueils de poésie en français, tels que ''Vergers'' ou ''Les Quatrains valaisans''. Il traduit même Paul Valéry en allemand. Spirituel, il est convaincu de la présence de Dieu, notamment dans son recueil ''Histoires du bon Dieu'' en 1900. ''Le Livre de la pauvreté et de la mort'', une méditation sur la mort, révèle larichesse de sa vie intérieure. En 1926, il se pique avec les épines d'une rose qu'il vient de couper. Quelques temps après, Rainer Maria Rilke décède d'une leucémie au sanatorium de Valmont, en Suisse, où il aurait refusé les soins thérapeutiques. 

Notes de transcription et arrangements de textes

Thélyson Orélien

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 15 Avril 2012

http://www.radio-canada.ca/radio/imagesDocuments/112066.jpg

« LES ÉCRITURES MIGRANTES ET MÉTISSES DANS LA POÉSIE QUÉBÉCOISE CONTEMPORAINE : L’OEUVRE DE JOËL DES ROSIERS » 

 

Par : Robert Berrouët-Oriol et Robert Fournier

  

Passionné de littérature et topographe généreux de nos mémoires textuelles, Ronald Sutherland, en 1986, coiffait une étude pionnière (The foreign-born writers of French Canada) sur notre littérature d'un titre dont la moitié syntagmatique, tissée d'un humour subtil, annonçait le deuil des silences, des faux-semblants et de la mise en quarantaine institutionnelle. «No longer a family affair», disait alors Sutherland. Au cours des dernières années, en effet, le champ littéraire québécois a connu d'importantes transformations, la fiction monoréférentielle et uni-identitaire côtoyant des mémoires scripturales venues d'Ailleurs. Plusieurs parutions, études, ouvrages - de Nepveu (1988 : L'écologie du réel) à Harel (1989 : Le voleur de parcours), de Robin (1989 : «À propos de la notion kafkaïenne de «littérature mineure» : quelques questions posées à la littérature québécoise») à Berrouët-Oriol & Fournier (1991 : «L'émergence des écritures migrantes et métisses au Québec»), etc. - rendent compte de l'existence et des avancées d'un micro-corpus d'écritures migrantes et métisses au Québec. Dans cet article, nous ferons brièvement le point sur ce micro-corpus des écritures migrantes et métisses et nous tâcherons de montrer en quoi l'oeuvre de Joël Des Rosiers constitue un temps fort, singulier, de ce segment de notre littérature.

 

1. Le micro-corpus québécois des écritures migrantes et métisses

 

Dans une étude en cours de publication (Berrouët-Oriol & Fournier 1991 : L'émergence des écritures migrantes et métisses au Québec), nous avons, pour interroger le phénomène, établi qu'il existe : a) une communauté de producteurs littéraires originaires d'une douzaine de pays, qui crée et diffuse ses oeuvres en français au Québec. Entre 1965 et 1986, cette communauté comprenait plus de 40 romanciers, poètes, essayistes, etc.; b) un ensemble d'oeuvres (plus de 183, pour la même période) allant de la fiction à la critique, de l'essai à l'anthologie, qui constitue le micro-corpus québécois des écritures migrantes et métisses. Pour caractériser ce micro-corpus, nous avons entrevu puis posé le concept exploratoire d'écritures migrantes et métisses (Berrouët-Oriol 1987a : L'effet d'exil du champ littéraire québécois; 1987b : L'errance en soi : de la migration comme fiction; Berrouët-Oriol & Fournier 1991 : op. cit.). Les écritures migrantes forment un micro-corpus d'oeuvres littéraires produites par des sujets migrants : ces écritures sont celles du corps et de la mémoire; elles sont, pour l'essentiel, travaillées par un réfèrent massif, le pays laissé ou perdu, le pays réel ou fantasmé constituant la matière première de la fiction. Nombre d'oeuvres alimentent ce micro-corpus : Écoute, sultane, d'Anne-Marie Alonzo (L'Hexagone, 1987); Irpinia, de Fulvio Caccia (Triptyque/Guernica, 1983); Une femme muette, de Gérard Etienne (Nouvelle Optique, 1983); Mon pays que voici, d'Anthony Phelps (J.P. Oswald, Paris, 1987); Mère-Solitude, d'Emile Ollivier (Albin Michel, Paris, 1983); etc. Les écritures métisses forment également un microcorpus d'oeuvres littéraires produites par :

  1.  des sujets migrants se réappropriant l'Ici, inscrivant la fiction - encore habitée par la mémoire originelle - dans le spatio-temporel de l'Ici; ce sont des écritures de la perte, jamais achevée, écritures de l'errance et du deuil. Plusieurs oeuvres marquent ce segment d'écritures métisses : Un ambassadeur macoute à Montréal, de Gérard Etienne (Nouvelle Optique, 1979); Les compagnons de l'horlogepointeusede Marilù Mallet (Québec-Amérique, 1981); L'autre rivage, d'Antonio d'Alphonso (VLB, 1987); Gens du silence, de Marco Micone (Québec-Amérique, 1982); La fiancée promise, de Naïm Kattan (L'Arbre-HMH, 1983); La québécoite, de Régine Robin (Québec-Amérique, 1983); etc. Ce micro-corpus d'écritures métisses contient de plus des oeuvres littéraires produites par
  2.  des francophones canadiens (de souche française ou anglaise) se réappropriant l'Ailleurs-proche, des mémoires historiques venues d'Ailleurs habitant ou traversant la trame fictionnelle, dans une dynamique transculturelle. Nombre d'oeuvres alimentent ce micro-corpus, de Jacques Poulin à Yolande Villemaire qui, dans Adrénaline (Noroît, 1982), nous offre une palette en arc-en-ciel des referents transculturels à l'oeuvre dans la fiction. 

On aura vu à travers ce bref survol définitoire et taxonomique que ce phénomène, au Québec, est inédit alors qu'il ne se limite guère à l'espace québécois. Les comparatistes, en littérature, accueillent désormais avisiere levée la forte production fictionnelle des Beurs en France (première et deuxième génération d'écrivains d'origine maghrébine, surtout arabe), celle des anglo-asiatiques ou des anglo-hindous tel Salman Rushdie en Angleterre, etc. À ce compte, il serait intéressant, d'un point de vue comparatiste, d'étudier et de valider le concept d'écritures migrantes et métisses chez les Français, Belges, Suisses de souches mi-grantes récentes mais qui investissent l'espace fictionnel en français dans leur pays d'adoption. De ce point de vue, la littérature haïtienne contemporaine mériterait également d'être interpellée, elle qui ne semble pas encore vouloir véritablement donner voix à la pluralité de ses mémoires historiques, la dictature indigéniste et néo-indigéniste fonctionnant encore sur le mode d'une soupape obligée, culpabilisante et castratrice dans l'enclos pervers du délire identitaire... Délire qui, malgré les textes furieux d'intelligence de Georges Castera, Robert Manuel, Lyonel Trouillot, Rodney Saint-Éloi, etc. - ces textes maronnent et le créole et le français, les deux langues pivot de la franco-créolophonie haïtienne -, nous vaut encore, hélas, de pâles copies de Roumain, Alexis, Depestre, Morisseau-Leroy et Frankétienne. Le phénomène dont nous tentons ici la saisie topographique témoigne bien de l'importance croissante de deux données incontournables dans le champ littéraire québécois:

  •  a) le devenir transculturel du Québec urbain (Nepveu 1989 : Qu'est-ce que la transculture?);
  •  b) le reflux significatif des «modèles forts», de l'unicité d'un centre monoréférentiel répondant aux canons et rituels des lectorats et appareils éditoriaux. 

S'il faut accréditer l'hypothèse selon laquelle la littérature, parfois, se veut chronique des passions de son temps, on soutiendra, dès lors, que le paysage fictionnel au Québec sera de plus en plus informé, habité par la quarantaine de mémoires venues d'Ailleurs (Haïti, Egypte, Italie, etc.). En effet, la configuration démographique actuelle du Québec urbain, dans lequel coexistent de nombreuses communautés culturelles en constante interaction (Montréal nous en offre la plus large illustration), nous permet de conforter l'hypothèse selon laquelle le pays de l'historien Lionel Groulx est en devenir transculturel. Plusieurs champs d'activités illustrent la lente coulée de ce processus : modification des habitudes alimentaires, maintien et enseignement des langues maternelles appelées à donner la main à la francisation du Québec, irruption des enjeux politiques et stratégiques de l'éducation interculturelle dans les grands centres, multiplication des activités des communautés culturelles aux plans municipal, provincial et fédéral, impact «intégrationnel» des émissions radio-télé, ouverture de la musique québécoise moderne aux rythmes venus d'Ailleurs de plus en plus enracinés Ici, etc. La lame de fond du devenir transculturel du Québec devra cependant être saisie, comprise, du point de vue de l'éclatement de la vision univoque de l'identité nationale : qui est Québécois, aujourd'hui? Est-ce uniquement la parenté des Tremblay, «pure laine»? Est-ce aussi Nguyen Pham, né à Chicoutimi de parents vietnamiens, et Mercidieu Mondésir, né dans un petit bourg de l'Artibonite haïtien, transplanté au Lac-Saint-Jean, tous deux soumis quotidiennement à l'attraction de la francophonie québécoise? Ainsi, au modèle univoque du Canadien-français, puis du Québécois «pure laine» de souche anglaise ou française - (modèle historiquement «fort» dans son affirmation, «faible» dans sa réalité démoculturelle en contexte anglo-saxon) -, se substitue progressivement non pas une mosaïque, une vaste addition multiculturelle, mais plutôt un sédimentaire, une dynamique nouvelle de l'identité, dans le mouvement du donner et du recevoir, en quête de ses caractéristiques définitoires. La convivialité des langues et des cultures (telle que nous en avons fait état dans Berrouët-Oriol & Fournier 1991 : Créolophonie et Francophonie Nord-Sud : Transcontinuum) - dans un espace nord-américain mais francophone - est bien la matrice d'où émergera un projet original de société, une identité re-définie, nullement obligée de se penser en fonction d'un passé colonial dont il aurait été le maître d'oeuvre. Nous disons que le Québec urbain - plus que les autres régions francophones du Canada - est en devenir transculturel parce que les traits distinctifs de sa monoculture francophone (langue, «patrie», mémoire historique, etc.) sont «contaminés», irrigués par des mémoires migrantes venues d'Ailleurs; parce que ces mémoires migrantes sont également en transmutation constante dans leurs interactions et leurs rapports avec la monoculture francophone. À travers cette dynamique émergent des éléments culturels nouveaux, aux contours parfois imprécis mais chargés de promesses (par exemple, Karen Young chantant un blues parfaitement québécois habité par l'imaginaire vaudou et rythmé par la langue créole), qui donnent à penser que l'histoire contemporaine du Québec se tisse de ces multiples mémoires désormais convoquées au lieudit de la langue et de la traversée des langues.

 

2. Ecritures migrantes et métisses et poésie

 

Les données dont nous disposons, à l'étape actuelle de notre recherche, ne nous permettent pas de préciser la part exacte de la poésie dans le micro-corpus québécois des écritures migrantes et métisses. Par contre, la fréquentation de ces oeuvres et de certains auteurs nous porte à croire que la poésie occupe une place de choix dans les écritures migrantes et métisses. Ainsi, les études ou anthologies les mieux «documentées» mentionnent la production poétique des Anthony Phelps, Anne-Marie Alonzo, Fulvio Caccia, Antonio d'Alfonso, etc. L'histoire littéraire rendra un jour compte des fructueux rapports de création établis entre ces poètes et ceux qui, dès les années 60, allaient dire tout haut la poésie du pays à conquérir et son envers précoce, le formalisme. Elle sondera également l'influence de la poésie antillaise, notamment celle de Césaire, Depestre, Damas (influence externe), et celle de Phelps, Legagneur, Laforest, sur la production de Nicole Brossard, Paul Chamberland, Gaston Miron, etc. (influence interne). Pour l'heure, il importe de signaler que les écritures migrantes et métisses arpentent tous les «genres» de la fiction et que cette production est diffusée, dans plusieurs cas, par des éditeurs reconnus. Mieux encore : en choisissant Tribu, de Joël Des Rosiers, parmi les cinq finalistes du Prix de poésie 1991 du Gouverneur Général, le Conseil des Arts du Canada posait un geste unique et inédit par lequel il reconnaissait la riche contribution des écritures migrantes et métisses à notre littérature d'expression française, et la contribution singulière d'un poète québécois d'origine haïtienne dont on saluait la maîtrise langagière.


3. La parole dissidente : pour une : archéologie postmoderne 

 

Dans un Québec urbain en devenir transculturel, la poésie - assautée en haute-lisse par les eaux-fortes et vierges incendiées de Gatien Lapointe, Claude Gauvreau, Paul Chamberland, Gaston Miron, etc. - la poésie, disonsnous, fréquente toutes les avenues de la modernité, celle du pays réel/fantasmé, des corps androgynes, des ratés de la langue-fétiche et de l'histoire-veuve. Aujourd'hui, un certain formalisme cosmétique, «miméologique», semble vouloir laisser voie à l'expression d'une pluralité textuelle capable de prendre en compte la sédimentation des mémoires culturelles qui informent le Québec depuis environ 20 ans. C'est dans ce contexte que l'oeuvre de Joël Des Rosiers, poète québécois d'origine haïtienne, inscrit sa forte partition polyvocale. Cette oeuvre est jeune. Elle s'insère tout naturellement dans le jeune «courant» des écritures migrantes et métisses québécoises qui contribuent à enrichir notre littérature de manière significative et incontournable depuis une vingtaine d'années. Cette oeuvre, disons-nous, est jeune; donc, ouverte. Elle comprend notamment Metropolis Opéra (1987 : Triptyque, Montréal/La vague à l'âme, Grenoble), recueil de poésie; La pulsion de mort dans l'inconscient collectif haïtien (1988 : Dérives, Montréal; Conjonction, Port-au-Prince); Les fruits piqués du réalisme merveilleux (1989 : Vice Versa et Conjonction); plusieurs textes poétiques et critiques publiés dans le magazine Vice Versa, les revues Moebius, Conjonction, Haïti Observateur (New York), Y Actualité médicale, etc., et enfin Tribu (1990 : Triptyque). Metropolis Opéra, publié à Montréal par Triptyque, à la suite d'Orchidée nègre (1987) d'Anthony Phelps et de Lettres urbaines (1986) de Robert Berrouët-Oriol, a été salué par la critique pour sa maîtrise langagière, et s'inscrit en filiation directe du mouvement «Haïti littéraire», qu'il déborde par son innovation esthétique (Dorsinville 1990 : Dires 8,1 p.69-70). Le critique précise d'ailleurs : 

 

  • Que la démarche du poète en soit une de solidarité avec ses pairs du reste est signalée dans les dédicaces de (plusieurs) poèmes. Ainsi Serge Legagneur, Anthony Phelps et Emile Ollivier, trois aînés, sont nommés parce qu'ils ont en partage l'esthétique circonstanciée d'«Haïti Littéraire» du tournant des années soixante, critique de l'indigénisme et qui en appelle de la modernité, enseigne des oeuvres qui suivent leur passage en Amérique du Nord (Dorsinville 1990, Solidarité, p. 131). Le nouvel être mâtiné des Antilles et de l'Amérique est au centre du plus récent roman d'Emile Ollivier, Le passage (1990 : Albin Michel)**. «Normand», le protagoniste d'origine haïtienne, habite Notre-Dame-de-Grâce et symbolise par la connotation à la fois québécoise et occidentale de son nom («Nord-man» : l'homme du Nord) l'accomplissement d'une esthétique énoncée quelque trente ans plus tôt. (Dorsinville 1990 : Dires 8,1 

La forte texture formelle de Metropolis Opéra est travaillée par la mémoire adolescente et le lieudit de l'écriture, campant son enclos de braise et sa parole dissidente, que l'on retrouvera, étalée, dans Tribu toute parole inédite est apatride/ hormis les nouvelles de l'enfance (Tribu, p.79) C'est précisément cette parole dissidente - ce sentiment de la dissidence comme lieu de parole, lieu des ratés et bégaiements du langage - qui alimente l'autre/même parole de Joël Des Rosiers, à savoir une production théorique-critique accompagnant/nourrissant le poétique. La pulsion de mort dans l'inconscient collectif haïtien, interrogeant le versant haïtien de la mémoire, interroge du coup le versant québécois, où le poète a pris racine, et qui lui aussi est interpellé par l'irruption de la communauté culturelle haïtienne. Mais le lecteur se trompera, sans doute, qui voudra circonscrire la poésie desrosienne à l'enclos identitaire. En effet, à contre-courant des fantasmes de pureté et des crispations identitaires, la poésie de Joël Des Rosiers interpelle une fiction plurielle dont l'imaginaire se nourrit du sédimentaire des origines et de l'enracinement dans la modernité du Québec de l'an 2000.

Joël Des Rosiers nous le rappelait dans cette citation (manuscrite) inédite, en décembre 1990 : «C'est finalement au sein de la littérature que s'inventent contre le mal, outre les formes les plus neuves de la résistance, les éléments à la fois d'une éthique et d'une esthétique, nous préservant des fantasmes de pureté, des aspirations identitaires et des ghettoïsations». Là réside, à coup sûr, la manière inaugurale du texte desrosien : une réflexion sur la pratique même de l'écriture, dans le dit du poème, qui n'est point le pensé du poème; une réflexion historique sur le procès d'écriture, notamment chez le Métellus de La parole prisonnière, de L'année desallines, ou chez le Fignolé des Possédés de la pleine lune, comme pour mi-dire sur quel abîme couler la fondation des mots/ leur vocalise dédiée à la géode du monde (Tribu, p.84)

 Tribu est un temps fort de l'écriture desrosienne et des écritures migrantes et métisses. Le Conseil des Arts du Canada l'a bien compris en le proposant parmi les finalistes du Prix de poésie 1991. On pouvait y lire :

  • La poésie de Joël Des Rosiers nous offre un double mouvement allant de la poésie antillaise avec les éléments que nous connaissons (passion des mots, des signifiants sous formes métaphoriques) aux constructions de la poésie québécoise qui tend vers la narration tout en libérant le sujet des détails prosaïques. Tribu comprend trois parties :

a) La beauté sera moderne; b) Lieux de désastre; c) Désir de désert.

Le triptyque n'est qu'apparent : Désir de désert déploie une ample prose poétique, tandis que les deux premières parties exposent des textes de facture différente. La beauté sera moderne demeure largement informée par le corps absent de l'amante (mieux : sa métamorphose sans cesse re-créée) traversant, «au sud de la langue» (Tribu, p.38), les territoires de l'enfance et l'ocre plissure des siècles, telle une légende d'enfance/ en un jardin meurtri de pollen de rosiers sauvages (Tribu, p.24) telle une béance ouverte sur le fracas des siècles, car il y a la chaux sur nos mains/ le fer à nos pieds encore (Tribu, p.42) 

On l'aura dès lors pressenti, la parole desrosienne tance l'Histoire, notamment l'antillaise, sommant sans heurt le lecteur de (re)faire tel parcours auquel il n'est pas, a priori, habitué; invitant également le lecteur à trouver quelque lueur au sud de la langue (Tribu, p.38) pour que, précisément, s'accomplisse la traversée des langues vers la crue des origines les Indes orphelines/ de mon songe soleil cou coupé (Tribu, p.38) Par-delà le clin-d'oeil volontaire au Cahier d'un retour au pays natal que signe le «soleil cou coupé» (le même texte salue au passage Joyce), le dernier vers cité met en oeuvre plusieurs isotopies : - celle de la violence dans le couple «crue/origines»; - celle de la perte des «Indes orphelines»; - la part de la rêverie dans le couple «songe/soleil», mise en mouvement par le bruissement/friction des [s]; - l'interlangue dans «cou coupé», qui pourrait se lire comme «coucou : pé», où, par déplacement de la pause et réorganisation structurelle, le créole aurait le sens de se taire ou paixLa deuxième partie du livre, Lieux de désastre, ouvre et interroge des lieux de modernité : le théâtre, la vidéo, la danse, la peinture. L'écriture se fait moins lyrique, davantage retenue, tentée par la prose, parfois hachurée comme ces morceaux de modernité que Picasso dévora (Tribu, p.68)

 

À dessein, ces textes fréquentent d'autres fragments de mémoire - mémoires haïku, vidéoclipée, mégalopée -, que la Caraïbe rejoindra dans les deux plus beaux textes de Tribu, à savoir Chant pour un nègre meurtrier et De l'élégance d'être nu au-dessus de l'Histoire. On ne saurait trop insister sur le «positionnement» des Lieux de désastre : l'écriture desrosienne, écriture migrante et métisse, suggère ses lieux sédimentaires/abécédaires - l'île première comme espace défolklorisée, démystifiée - à travers une radicale réinterprétation de l'ICI québécois - l'île francophone montréalaise comme espace de l'enracinement ouvrant sur les mythes modernes de l'Occi-dent et de l'Orient. Lors le texte ramone sa partition, reflue aux parages du silence, tel un mystère à la fois baroque/ ô combien moderne que la/ lucarne cathodique dépose déchiqueté à vos pieds. (Tribu, p.62) Ce «positionnement» et le phrasé davantage hachuré des six premiers poèmes de Lieux de désastre donnent à Tribu une densité singulière, que conforte ce qu'il convient d'appeler la rigueur lexicographique. En cela, nous proposons que l'oeuvre de Joël Des Rosiers enrichit la poésie québécoise contemporaine d'une partition polyphonique inédite : la traversée des mémoires, lieux, signes, celle d'une mythologie personnelle s'effectuant sur plusieurs registres poétiques. Désir de désert, magnifique journal de voyage en prose poétique, en est l'épure, qui clôt l'ouvrage.

*

Dans le corpus québécois des écritures migrantes et métisses, l'oeuvre de Joël Des Rosiers, poète de la deuxième génération haïtienne, occupe à notre sens une place singulière. À contre-courant des délires identitaires, elle assume, ô jubilation!, la traversée de ces mémoires sur le terrain même d'une fiction nullement polluée par la dérive «ethnologiste» que semblent encore exiger certains lectorats et appareils critiques. Nos meilleurs critiques ont su faire bon accueil à telle contribution (Nepveu 1988, L'écologie du réel, p.201-202):

  • Le deuxième fait important qui caractérise l'écriture migrante des années quatre-vingt, c'est sa coïncidence avec tout un mouvement culturel pour lequel, justement, le métissage, l'hybridation, le pluriel, le déracinement sont des modes privilégiés, comme sur le plan formel, le retour du narratif, des références autobiographiques, de la représentation. En d'autres termes, l'écriture migrante peut être dans beaucoup de cas, presque trop naturellement, typiquement post-moderne. C'est ainsi que, à minuit moins 9 du prochain siècle, nous conclurons, en accord avec Joël Des Rosiers, 

Le 21e siècle sera tribal. Donc moderne.

(L'Actualité médicale, 9 janvier 1991, p. 18)


Notes

* Version remaniée d'une communication présentée par Robert Berrouët-Oriol et Robert Fournier du Centre d'analyse des littératures francophones des Amériques (CALIFA), Université Carleton, au Colloque sur les littératures d'expression française de la décennie 1980-90, ACFAS, Université de Sherbrooke, 21 mai 1991.

** Ce roman a plutôt été publié sous le titre Passages, à l'automne 1991, aux éditions l'Hexagone. Le 8 novembre 1991, il recevait le Grand Prix du livre de la Ville de Montréal.

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 14 Avril 2012

http://a2.sphotos.ak.fbcdn.net/hphotos-ak-ash4/303339_385866871432493_201100449909137_1455572_1626359593_n.jpg 

L’édition 2012 du Salon international du livre de Québec (SILQ) promet beaucoup. Cette année encore, les amoureux de littérature et de lecture se sont réunis au Centre des Congrès de Québec du 11 au 15 avril pour se plonger dans le monde du livre. Rencontres avec certains auteurs, séances de dédicaces, conférences, animation, découverte des nouveaux titres : «Voilà un programme bien alléchant pour les bouquineurs !» estime Nathan Murray de Impact Campus. «Les écrivains haitiens sont au rendez-vous!» nous dit pour sa part Thélyson Orélien, notre attaché culturel pour le Salon International du Livre de cette année. Sur le plancher du Salon International du Livre de Québec ils sont : Myrtelle Devilmé, Makenzy Orcel, Rodney Saint-ÉloiVerly Dabel, Emmelie Prophète, Gary Klang, Joël Des Rosiers, Michel Soukar, Louis-Philippe Dalembert et Dany Laferrière espace de la diversité - Très émouvants, et dans une ambiance festive ils signent leurs oeuvres à des amoureux du livre, venant d'horizons différents.  

 

Québec est une ville construite avec un sens de l'imaginaire et son salon du livre en est un à taille humaine où l'on se sent bien et où l'on peut converser. Dans ces conversations de bruits du monde, la voix et le souffle de la jeunesse trop souvent négligée et absente a été conviée «Pour les jeunes, un livre doit être vu, touché, aimé, bousculé même; ça va être difficile de faire ça avec les tablettes électroniques. Il ne faut pas laissé arriver aux livres ce qui est arrivé avec les animaux, des jeunes qui n’ont jamais vu un âne de leur vie, on veut que les jeunes voient des livres.» lance Dany Laférrière, porte-parole et président d'honneur pour une troisième fois, Dany qui a fêté ses 59 ans au Salon International du Livre de Québec. Il recevra le titre d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres du Consulat Général de France à Québec au cours de l'évènement. Nous avons aussi remarqué un enfant venu d'Haiti, Georges Laraque ancien jouer de Hockey des Canadiens de Montréal avec son autobiographie «La force d’y croire». 

 

Heureux et fier que la littérature haïtienne prenne beaucoup de place dans le monde entier, Dany Laférrière a ajouté que «Sans cette littérature qui nous vient du tiers-monde, la littérature se rétrécirait comme une peau de chagrin».

 

Bien entendu, le Salon International du livre de Québec est aussi accompagné d’une foule d’activités culturelles et littéraires, qui contribuent à son dynamisme et à son rayonnement. Cette année encore, Le SILQ a reçu notamment une délégation de neuf écrivains catalans – la nation à l’honneur -, en plus de laisser une grande place aux auteurs haïtiens et amérindiens. Quatre expositions sont aussi présentées au Centre des Congrès sous les thèmes de «Matshinanu  Nomades, Les légendes du Québec : hommage à Jean-Claude Dupont, Portrait de famille et Dimitri Kasan : l’aventure Marabout à Québec». À cela s’ajoutent les traditionnelles tables rondes – dont «Qu'est-ce qui vous indigne le plus?» avec Dany Laferrière et «Avez-vous foi en l'avenir du Québec?» avec Jean-François Lisée - sans oublier les neufs spectacles littéraires de «Québec la Muse» - comprenant notamment un hommage au poète Saint-Denys Garneau. Finalement, plusieurs prix littéraires seront remis pendant le Salon, afin de récompenser l’excellence et la relève littéraire québécoise et d'ailleurs.-

 

Thélyson Orélien

Depuis le Salon International du Livre de Québec.-

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 12 Avril 2012

Le calligramme est une immense création d'Arnaud Delcorte


tn (1)
|
|
« Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Arnaud Delcorte crucifié a prononcé ces paroles. On ne réussira jamais à refouler les passions d’antan, éprouvées dans la solitude la plus assassine. Quand on a crucifié le christ, les auteurs de la bible inspirés ont voulu transmettre ce que tout un chacun ressent quand il est sur le point de trépasser même symboliquement. Non que l’auteur des Écumes Noirs soit particulièrement chrétien, le christianisme se fait de plus en plus rare. L’intensité de son message peut être vu d’un point de vue bouddhiste, d’un point de vue islamiste, d’un point de vue juif. Toute religion médiévale qui n’a pas encore décidé de faire le pas dans le vingt-et-unième siècle est déclaré coupable par ce message de la croix.


La poésie d’Arnaud ne se laisse pas impressionner par l’abdication actuelle, et s’il est vrai que les verbes croire et désespérer se conjuguent aujourd’hui à la même personne, les mots de Delcorte nous amènent vers des paysages d’aluminium, sur une terre complètement couverte d’une matière ayant pour fonction d’être un métal blanc argenté, brillant et léger, ductile et malléable, résistant à la corrosion, très répandu dans la nature et utilisé généralement comme emballage protecteur de denrées périssables. Car nous sommes bien réduits par la force des choses actuelles à être les produits de la société de spectacle qu’a théorisé Guy Débord. Les produits d’une société de consommation dans laquelle nous entrons comme de nouveaux êtres avant-gardistes acteurs et spectateurs dans le même corps. Si l’enfer c’est les autres, la violence du regard d’autrui nous permet de nous unir à une souffrance plus grande, enfin partagée.


« Un monde se défait/un monde se défait » nous avertit l’auteur : « portrait en creux/ l’instantané / d’une existence (…) un centième de seconde / avant la nuit. » L’auteur est un physicien et maitrise la nouvelle matière de notre existence, de notre vie qui n’est plus commune, où la plupart d’entre nous est attendu dans la banalité ordinaire des individus qui se basant sur le critère d’une carrière bien menée donc d’une vie bien menée au rythme instantané du métro, boulot, dodo, pour ceux qui dorment encore, assis sur cette conception commune du bien-vivre, avec quelques salutations rares et des baisers ratés.


Une société où le désir est à la fois extrêmement suscité et interdit. Arnaud Delcorte nous offre donc une autre croix qu'il ne porte pas certes, mais une croix où chacun de nous peut se retrouver, qu’il s’appelle Adam, Antoine ou Arnaud, la croix de la passion que porte le sidéen quand il est atteint du virus des regards habituels, ne semblant le connaitre que par son nom d’acteur, la catégorie dans laquelle l’a placé la société, la personne qu’il est censé être obligé de jouer.


C’est cette existence collective des sidéens, des malades de toutes sortes réunis en un seul verbe que nous offre Arnaud, le partage du corps du malade doit être aussi, si nous ne sommes pas humbles, plus important que le partage du corps du christ. C’est ce geste de partage vital qui est inscrit dans la naissance de toute valeur, de toute quête de sens dans une société mondiale qui n’en a plus. Le mot Sida est écrit en anglais, quand nous savons qu’a pris source dans le monde anglo-saxon dominant, il n’y a pas longtemps, une stigmatisation contre ce que des scientifiques bien sérieux ont cru catégoriser sous l’appellation des 4H, c'est-à-dire réunis sous un même symbole, les haïtiens, les homosexuels, les héroïnomanes et les hémophiles accusés tous ensemble d’etre les catégories à la source du virus du sida inventé par on ne sait quelle alchimie. Nous voyons qu’il s’agit de ne pas oublier pour démasquer ceux qui cherchent en permanence à trouver un bouc émissaire à leurs maux, ce bouc-émissaire est bien souvent pour ne pas écrire toujours, la minorité.


La minorité, concept vague qui fini par englobé chaque être humain dans son individualité propre. « Ces murs, ces murs/ qui défigurent les peuples comme un chancre une lèpre » nous dit l’auteur. Le danger devant lequel se présentent les bourreaux et non les victimes d’après la croix tient au fait que les technocrates ne sachant pas ce qu’ils font finissent par rassembler involontairement en une même voix, tous ces A, qui commencent le langage occidental à recréer le monde par le verbe. Tous ces anonymes crucifiés ensemble sont si coupés de leurs droits qu’ils n’ont plus assez de force surhumaine pour demander le pardon de Dieu. Dans cette situation Arnaud Delcorte nous offre de son sang en écumes noir et rose et nous en baigne d’un tsunami de mots sensuels stimulant notre peau nue pour un bain de sensations fortes à deux doigts de l’orgasme, Il nous  propose la libération sexuelle comme dernier cri d’espoir enveloppé dans du condom d’aluminium brûlant au soleil.

 

«  Mer sexe et soleil ta main sur le ciel ta main solitaire susurre le martyre mer sexe et soleil l’argent de ta main sur ma fesse mes lèvres mercure de l’océan mer cure salaire mer sexe et soleil cure de l’eau l’eau séant mon séant sur ton visage sur ton ventre sage ventre à terre atermoiements salivaires mer sexe et soleil ton sein mure ma main murmure mes reins ta main sur mon sexe amant mer sexe et soleil amant mains sales mains mensongères négoce malsain le martyre de mes reins mer sexe et soleil sous l’œil amertume le sel le suc amer tu mens ta mère mens songe maman mer sexe et soleil songe rongeur creuse son sillon sans cri sensation crime exit existentiel mer sexe et soleil lame argent ciel à terre lame artère lacère lacère l’air l’amarante ta tête à terre ta tête macère mer sexe et soleil corps au bordel au bord de l’eau bord de la mer américaine desserre mec desserre l’oseille mer sexe et soleil ton sexe sang dans les draps de ciel d’océan le fiel de mon séant l’argent dans ma main »

 

Fabian Charles, Athis Mons       

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 9 Avril 2012

 


Président d'honneur du Salon International du Livre de Québec 2012


 

Dany Laferrière

dany.jpgFigure phare de la scène littéraire francophone, Dany Laferrière est né à Port-au-Prince (Haïti) le 13 avril 1953. Il a publié son premier récit en 1985. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (VLB) lui a apporté une visibilité immédiate et dès lors, il s’est imposé comme un incontournable de la nouvelle génération d’écrivains.

Son œuvre qui compte plus d’une vingtaine de titres a été couronnée à maintes reprises. Parmi ces titres, L’Énigme du retour (Éditions du Boréal), publié en 2009, lui vaut le prestigieux Prix Médicis. Il a également mérité le Grand Prix du livre de Montréal en 2009, ainsi que le Grand Prix littéraire international Metropolis Bleu et le Prix des libraires en 2010. Au cours du Salon, il recevra, au Consulat général de France à Québec, le titre d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Cette année, Dany Laferrière enrichit le Salon de ses deux plus récents ouvrages, L’art presque perdu de ne rien faire et Chronique de la dérive douce, publiés respectivement en 2011 et 2012 aux Éditions du Boréal.

Brillant auteur contemporain, il ne cesse de nous surprendre par une écriture tantôt provocante, tantôt bouleversante, mais toujours touchante et émouvante. Au fil de ses oeuvres, il nous a ainsi révélé différentes facettes de sa personnalité, celle d'un esprit libre.

Chroniqueur et journaliste, observateur attentif de la société et analyste du monde, Dany Laferrière est aussi et avant tout un grand lecteur. Il est considéré comme l'un des plus importants écrivains actuels.

Photo : Louise Leblanc

Invités d'honneur

Daniel Lavoie – mercredi 11 avril 2012

Homme aux multiples talents, à la fois auteur-compositeur-interprète, poète, comédien, animateur de radio, Daniel Lavoie est connu et reconnu internationalement comme l’un des grands artistes francophones actuels. De ses débuts dans son Manitoba natal, de Nirvana bleu à Notre-Dame de Paris, en passant par Ils s’aiment, Jours de Plaine ou Le Petit Prince, ses succès et ses réalisations, tout particulièrement au Canada et en France, sont impressionnants.

Avec Finutilité  (Éditions des Plaines, 2011), Daniel Lavoie signe sa première œuvre littéraire. Dans ce recueil se succèdent des moments de perception et de réflexion sur les contradictions aussi bien que les révélations de la vie.  Daniel Lavoie, en provoquant ou en, le dit avec passion, humour et sensibilité. C'est un clin d’œil à l’aspect tragique de la vie moderne tout autant qu’à son côté ludique. Un nouvel album de Daniel Lavoie a été lancé en même temps qu’était publié Funitilité.

Photo : Valérie Paquette

 



Johanne Mercier - jeudi 12 avril 2012

Auteure de la région de Québec, Johanne Mercier débute sa carrière à titre de professeur d’art dramatique et de musique à l’école primaire. Sa créativité intrigue et intéresse un éditeur qui publie son premier roman jeunesse, Le Blond des cartes (Boréal, 1988), qui sera couronné du Prix Lurelu.

Finaliste au Prix du Gouverneur général (1991) et au Festival du livre jeunesse de Saint-Martin-de-Crau en France (2006), Johanne Mercier poursuit la publication de nombreux ouvrages destinés aux enfants. On lui doit notamment les populaires Mes parents sont gentils mais…, Brad et Le Trio rigolo (FouLire), ainsi que les séries Arthur chez Dominique et compagnie et Delphine chez Soulières éditeur.

En 2008, elle remporte le Grand Prix des abonnés du Réseau des bibliothèques de la Ville de Québec et le premier prix du Palmarès Communication-Jeunesse des livres préférés des jeunes à plusieurs reprises. Lauréate du prix littéraire Ville de Québec – SILQ en 2011 pour Mes parents sont gentils mais…tellement paresseux, Johanne Mercier compte à son actif près d’une quarantaine de publications.

 
Photo  : Annie Pronovost


Denise Bombardier -vendredi 13 avril 2012

Sociologue et politologue, Denise Bombardier est reconnue dans la francophonie pour sa longue carrière de journaliste et pour ses romans et essais dont Une enfance à l’eau bénite (Seuil, 1985), La déroute des sexes (Seuil, 1993), Ouf ! (Albin Michel, 2002), Lettre ouverte aux Français qui se croient le nombril du monde (Albin Michel, 2000).

Polémiste passionnée, elle anime depuis plus de trente ans des émissions politiques et culturelles. Elle a d’ailleurs été la première femme à animer une émission télévisée d'affaires publiques dans les années 80, l’émission Noir sur blanc. Elle y a notamment reçu le premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau,la première ministre d'Israël Golda Meir, les président français Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand.

On lui doit de nombreux articles publiés dans différents magazines et journaux internationaux dont Le Monde, L'Express, Châtelaine, Le Point et l'Actualité. Elle signe maintenant une chronique hebdomadaire dans le journal Le Devoir.

 

Dans son dernier ouvrage, paru en avril 2012.sous le titre de L’Anglais (Robert Laffont), Denise Bombardier raconte l’histoire d’amour vécue avec son mari.



 
Jean Désy - samedi 14 avril 2012

Jean Désy vogue entre le Sud et le Nord, entre les mondes de la haute montagne et de la toundra, entre l’Autochtonie et l’univers de la grande ville, entre l’écriture et l’enseignement, entre la pratique de la médecine et la poésie, entre ses enfants et ses amours. Son recueil de poésie, Toundra-Tundra (XYZ, 2009), a remporté le prix de l’Association des écrivains francophones d’Amérique et L’Esprit du Nord (XYZ, 2010), celui du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Ce nomade de la littérature a publié deux titres aux Éditions XYZ en 2011 : une anthologie, Vivre ne suffit pas, regroupant 24 textes puisés à travers son oeuvre et un roman,Nepalium tremens.

Il a également publié un recueil de poésie avec la poète innue Rita Mestokosho, Uashtessiu Lumière d'Automne (Mémoire d’encrier, 2010). Cette année, une correspondance avec la poète Geneviève Amyot, Que vous ai-je raconté? sera publié en avril (Le Noroît).

Après plus de trente ouvrages, Jean Désy est reconnu comme un des chefs de file de la nordicité et de l’autochtonie. Avec la place qu’occupe le Nord, des hommes de mots comme Jean sont nécessaires pour mieux comprendre les enjeux et l’importance de développer des liens plus étroits avec les populations autochtones.

Photo : Isabelle Duval

 



Delaf et Dubuc- dimanche 15 avril 2012

Originaires de l'Estrie, Delaf et Dubuc sont partenaires dans la création comme dans la vie.

 

Autodidacte, Delaf a d'abord illustré des bandes dessinées pour l'apprentissage du français comme langue seconde avant d'aller perfectionner sa maîtrise du dessin dans divers studios d'animation montréalais, tout en illustrant de nombreux ouvrages scolaires.

Dubuc a pour sa part débuté en tant que coloriste puis, après un détour par des études en communication, s'est lancée dans l'écriture et a publié des romans jeunesse et des livres illustrés chez divers éditeurs québécois.

En 2004, ils créent ensemble la série Les Nombrils, qui égayera dès l'année suivante les pages du mythique journal Spirou. Le succès est au rendez-vous, tant auprès des critiques que du public. En effet, à peine six ans après la sortie du premier tome, la série a déjà passé le cap du million d'exemplaires vendus (Dupui). Elle est traduite en une dizaine de langues dont l'anglais, l'espagnol, le tchèque et le slovaque, et réjouit les lecteurs de nombreux magazines à travers le monde.

Photo : Jocelyn Riendeau

 

 


       
Publicité 2012 ::: Dany Laferrière

Source : Salon International du Livre de Québec ou http://silq.ca

Transcription : Parole en Archipel

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 8 Avril 2012

 

http://a2.ec-images.myspacecdn.com/images02/19/d4d71640af7a46ffa3dd0ce09d570cec/l.jpg

Entretiens avec Syto Cavé

 

Par Jean-Durosier Desrivières

 

Lors de la tournée théâtrale du poète et dramaturge haïtien Syto Cavé, en Martinique en 2004, nous l’avons interrogé, pour le Magazine France-Antilles, sur les liens étroits qui existent entre son art et le vaudou. Ses réponses témoignent d’une autre façon de voir et de vivre cette religion. Pour lui, il n’y a pas de doute: le jeu et l’espace caractérisant le théâtre haïtien émane du cercle vaudou. Et le principe du cercle, renvoyant à la ronde de « danmyé » (danse de combat traditionnelle, pratiquée dans certaines communes du nord de la Martinique) ou le public entourant le conteur, serait l’élément scénique majeur dans la Caraïbe.


Jean-Durosier Desrivières: Comment percevez-vous et comment vivez-vous le phénomène religieux, de façon générale, en Haïti?

 

Syto Cavé: Je crois que le peuple haïtien est, dans sa majorité, profondément religieux. Il y a deux religions qui se côtoient en Haïti: l’une est le catholicisme, la religion officielle, admise et considérée comme la religion des gens de bien; il y a une autre religion qui a été longtemps brimée et refoulée, c’est le vaudou, la religion de la majorité des Haïtiens. Cette religion est née (je ne vous apprends rien) sur les plantations, à partir de nos références et de nos origines africaines. Il y a eu un syncrétisme pendant tout le temps de l’esclavage, dû à l’interdiction de cette religion par les colons: les pratiquants vaudou étaient obligés de pratiquer secrètement leur religion qui était une source de contestation. C’était l’occasion pour les esclaves de se réunir, de communiquer ensemble. Il y avait là un ferment de solidarité, de rapprochement qui pouvait déboucher sur des mouvements de révolte. Pour échapper à la vigilance du colon, les esclaves ont bien été obligés de marronner, de faire semblant, parce qu’ils ont été acculés à être baptisés, à pratiquer la religion du dominant. Le syncrétisme vient du fait qu’on singeait de croire aux saints catholiques: chaque saint catholique a été doublé d’un loa ou d’un esprit vaudou. Saint Pierre est devenu très vite Legba; la vierge Marie, Erzulie Freda. Donc il y a eu une sorte de fusionnement, de syncrétisme, de mimétisme de la croyance.

 

Ces deux religions se sont superposées dans le «faire-voir» de l’esclave: il va à l’église, il a l’air de s’adresser à la vierge Marie, mais c’est à Erzulie qu’il s’adresse au fait. Donc ces deux religions ont eu à faire une route ensemble. Bien sûr, en tant que religions comme telles, les deux s’adressent à un grand maître, un Dieu, un invisible, mais en passant par des chemins contraires, des lois qui leur sont propres. Et au niveau du vaudou, ce qu’il y a d’intéressant – en tout cas, pour moi, en tant que dramaturge et écrivain – ce que je reconnais au vaudou dans sa différence, c’est une espèce d’utilisation très forte du corps et qui va m’aider dans ma quête théâtrale. Il n’y a pas d’inhibition, le corps n’est pas passif dans le vaudou. Alors que dans le catholicisme, le corps a un rôle passif, soumis au diktat de l’âme. Le catholicisme propose un dualisme corps/âme: Dieu s’est fait homme pour nous sauver, donc il s’est fait corps. Mais c’est un corps totalement «passivisé». Alors que dans le vaudou, le loa passe par le corps du fidèle, il le chevauche, pour se manifester; forcément, le corps s’est mis en action, entre dans l’expression du dieu. Le corps est obligé de passer par les caractéristiques du dieu, il est en gesticulations: celui qui est possédé par Damballah devient forcément la couleuvre; celui qui est possédé par Ogou Feraille se transforme en un guerrier agité qui a son vocabulaire et son gestuel propre, c’est très particulier. En tout cas, il y a tout un nouveau lexique gestuel qui se met en place, alors que dans le catholicisme le corps est complètement inerte, à l’écoute de l’âme: il est muet.

 

JDD : Le vaudou pour vous, est-ce une simple matière culturelle, un fonds dans lequel vous puisez pour alimenter vos œuvres théâtrales et poétiques, ou y aurait-il des rapports plus intenses entre vous et cette religion?

 

SC : Moi, c’est la dimension «rituellique», formelle, qui m’intéresse énormément. J’ai grandi en province, à Jérémie [sud-ouest d’Haïti], et même quand j’étais à Port-au-Prince, j’ai eu l’occasion d’assister à des cérémonies vaudoues qui m’ont tout de suite marqué de par la présence de tous ces éléments que j’ai mentionnés et aussi la musique qui se dégage de ça, et le côté théâtral. Je ne suis pas un croyant. J’ai grandi dans une famille religieuse, baignée dans le catholicisme – j’ai deux sœurs de ma mère qui étaient des nonnes. Donc, j’ai baigné dans cet univers; mais j’ai été aussi tenté par ce qui nous était interdit et j’ai franchi cette frontière. Et en y allant – dans des cérémonies vaudoues, Guédés – ça m’a aidé à perdre certaines inhibitions.

 

Parce que une fois que tu arrives dans cet espace, tu es appelé par le tambour. Le tambour te mobilise, t’oblige à sortir de ton comportement ordinaire: tu danses, tu chantes, tu laisses tomber cette vieille carapace, cette singerie, ce que tu n’oserais donner à voir dans d’autres circonstances. J’ai fait ce parcours avec un œil d’artiste. Et je crois que cet univers a meublé, a peuplé mon enfance. Et quelque part, au plus loin, il va me servir de repère, de référence, dans ma quête artistique, ma quête théâtrale; même dans ma poésie, au niveau de certains textes, de leur rythmique, de la façon de jouer sur scène, casser les vieux moules, sortir de ces vieux moules et dégager une nouvelle façon de jouer, de porter le texte ou bien de s’exprimer sur scène dans ses gestes.

 

JDD : Wesner Morency affirme que «le vaudou n’a jamais été syncrétique». Or vous n’avez pas cessé de parler du syncrétisme concernant cette religion. Alors, le vaudou serait-il par essence non syncrétique ou d’un syncrétisme apparent qui s’expliquerait par les aléas de l’Histoire?

 

SC : Je crois que toute religion a ses racines dans d’autres religions. Il y a fondamentalement à la base, la quête d’un au-delà: tu es face à l’inconnu, face à ce que tu ignores, que tu ne t’expliques pas. Tu as recours aux dieux. Tu cherches une explication et l’explication est déportée. Donc, cette part d’inconnu que tu as face au phénomène du monde, au phénomène de la vie, est mise sur l’épaule des dieux que tu crées, que tu inventes, pour t’expliquer l’univers, ce que tu n’arrives pas à saisir. Jusqu’à présent il y a des tas de phénomènes que tu n’arrives pas à saisir dans l’univers. L’esprit avoue sa faiblesse face à cette part d’inconnu. Donc on puise des éléments d’explication un peu partout: ce qui explique des liens explicites ou subtils entre diverses religions. Il n’y a aucune forme de dégradation, de perte de l’essentiel du vaudou en disant que le vaudou est lié à d’autres religions. Ce n’est pas le rendre impur: il garde encore sa spécificité, ses rituels, son calendrier…

 

JDD : Le mot vaudou, évoque-t-il pour vous la magie?

 

SC : Je ne suis pas un spécialiste en la matière. Mais je pense qu’il ne faut pas inférioriser telle religion par rapport à telle autre. Il faut les respecter toutes, puisqu’elles occupent une grande place dans la vie de nos peuples. Tant du côté du vaudou que du côté du catholicisme et des autres religions, il y a forcément des côtés secrets, des déviances. On dit, dans le vaudou, qu’il y a certains houngans [dignitaires de la religion vaudou] qui utilisent leurs deux mains: la droite et la gauche. C’est-à-dire la main gauche leur permet de faire du mal, tandis que la main droite est celle qui fait du bien. Or deux mains parfois se mélangent chez un même prêtre vaudou. Comme chez un même prêtre catholique: on peut avoir aussi les messes noires, qui appartiennent au monde du mal. Donc, toutes les religions donnent lieu à ça. Tout dépend de celui qui s’investit: il faut se demander comment il utilise cette place qu’il occupe et qui lui permet d’établir son autorité, de faire valoir ses connaissances et son savoir. Il est investi d’un pouvoir mystique et se permet d’en abuser, de s’en servir pour régler certaines affaires obscures ou brumeuses. Mais ça ne dégrade pas pour autant la religion pour ce qu’elle est dans son essence, sa démarche réelle qui est d’établir des codes, des modes de fonctionnement qui font appel à une sorte de moralité, d’apprentissage, de vie commune, du respect du prochain, de son semblable et d’une façon cohérente d’habiter la terre, d’habiter son «Lakou», de rendre hommage aux dieux.

 

JDD : Quels liens pourriez-vous établir entre l’art et la religion, de façon générale, en Haïti?

 

SC : Je ne couvre pas tous les champs artistiques. Je peux répondre quant à moi sur ce qui me concerne: sur le théâtre en particulier ou l’écriture poétique. Pour ce qui a trait au théâtre, le vaudou m’a permis d’arriver à ceci: j’ai été formé dans une école classique – Conservatoire d’Arts Dramatiques – où j’ai passé quatre ans à étudier le théâtre, à côtoyer les classiques français, apprendre à jouer Corneille, Racine, Molière. Plus tard, Musset, le théâtre de Shakespeare et par la suite Marivaux et tant d’autres. Donc j’ai développé à travers cette école une façon de jouer qui répondait aux exigences d’une conception théâtrale très prisée, très en vogue en France et en Occident, par extension je dirais. Mais en même temps, je me suis rendu compte que, quand il a fallu passer dans ma quête de théâtre haïtien qui soit plus lié à notre culture, j’ai eu du mal à me défaire de cette façon de jouer, où vraiment le corps était au service du verbe. Il obéissait au texte: c’est le texte qui était important, qui était porté par le comédien. Il y avait une certaine raideur dans le jeu du comédien que j’étais. Et tous ceux qui, avec moi, avaient fait ce théâtre, on s’en est rendu compte très vite que cette quête que nous faisions devait être un dépassement vers nous-mêmes, pour un théâtre qui réponde à notre culture. En revisitant le vaudou, on s’est dit d’abord que le vaudou offre cette possibilité. Dans une cérémonie vaudou, tu joues en rond, c’est-à-dire que les pratiquants du vaudou, dans le cadre de cette cérémonie, sont au cœur de l’assistance; et il y a impulsion totale, c’est-à-dire les corps sont habités. Les corps sont habités et en même temps ils émettent des signes vers les spectateurs et dans tous les sens. Ces corps deviennent de grands foyers de signes, sont sollicités et émettent des messages de toutes parts, sans être obligés de parler dans une seule direction: celui qui danse, celui qui chante, il le fait tout en tournant en rond. Tout le monde a le droit de voir son corps de toutes parts, comme un soleil de mille feux. Et ça permet d’établir une communication non linéaire, mais décentralisée; tu convoques le spectateur à ce qui se passe et tu es obligé de bouger dans tous les sens. De dos ton corps parle, de face il parle. Le spectateur est obligé de saisir de toutes parts ce qui arrive et, en même temps, il y a un autre manifestant habité par les dieux, un autre possédé qui joue. Et tous ces rapports se conjuguent et fondent la cérémonie. Donc tout de suite, en y pensant, on s’est dit bon, il y a là matière théâtrale.

 

Quand on va un peu plus loin, on glisse vers les contes haïtiens. Comment le conte se donne à entendre? Le conteur, le maître-conte qui tire son conte, est aussi entouré par l’assistance. Il y a là encore une nouvelle façon de jouer, de porter la parole. Le conte est connu le plus souvent du spectateur, de l’audience. Mais, et l’audience, et le conteur font semblant de ne rien savoir. Donc il y a une remise en jeu du conte et c’est la façon de porter, de dire le conte qui va redynamiser le conte: je feins de ne pas connaître ce que tu vas me raconter et tu me demandes de raconter ce que tu sais déjà. Donc les codes s’établissent: «Cric! Crac! Si pat gen sitirèz, pa ta gen vòlèz» [s’il n’y avait pas de complices, il n’y aurait pas de voleuses], et le conte démarre, et est obligé chaque fois, par le biais du maître-conte et du public, de se renouveler, de se dépasser, de mettre en jeu une nouvelle stratégie. Le spectateur encourage le conteur à le faire, à aller plus loin, pour que le conte se perpétue, pour qu’il trouve une nouvelle naissance. Ça aussi, c’est un acte théâtral: c’est une invitation permanente à un dépassement, c’est-à-dire jamais une pièce de théâtre ne se joue de la même façon. Bien sûr, il y a des pistes qui sont là. Mais il y a aussi ce rapport à l’immédiateté, à un nouveau public. Ce rapport au texte qui donne naissance chez le comédien ou dans l’acte théâtral à une magie du jeu, une façon de re-piéger le public ou de se re-piéger soi-même, et qui fait que le jeu n’est pas enfermé une fois pour toutes, dans une mise en scène déjà établie. Il y a constamment des glissements de nouvelles surprises, un enthousiasme qui se recrée, qui donne chair à l’acte théâtral, qui met en place de nouveaux ponts.

 

Transcription : Parole en Archipel

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0