L'écrivain martiniquais Edouard Glissant est décédé jeudi à Paris à l'âge de 82 ans.
Il disait d'Haïti qu'elle était la Terre Matrice des pays antillais. Edouard Glissant est mort ce jeudi à Paris. Il avait 82 ans. Grand écrivain, poète et essayiste antillais, né en Martinique, anticolonialiste, antiraciste, Edouard Glissant était le défenseur du métissage et de la diversité. Aujourd'hui, toutes les voix s'élèvent pour saluer le grand homme. Même celle du Président Francais Nicolas Sarkozy, alors qu'en 2007, Edouard Glissant s'était très clairement opposé au concept du Ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Édouard Glissant, poète et écrivain martiniquais, s’est spécialisé en philosophie et en ethnologie. En 1958, il publie son premier roman, « La Lézarde » et remporte le prix Renaudot, consécration littéraire, publique et critique. Il co-fonde avec Paul Niger en 1959 le Front antillo-guyanais mais ses choix politiques ne sont pas du goût de tout le monde et Glissant est expulsé de Guadeloupe. Il réside alors en France et sort une pièce de théâtre : « Monsieur Toussaint » en 1961 avant de réécrire un roman en 1964 « Le Quatrième siècle ». Un an après la sortie de son livre, il rentre en Martinique et crée un institut de recherche ainsi qu’une revue de sciences humaines, Acoma. Dès lors, sa plume littéraire ne cesse de gratter le papier et Edouard écrit, écrit encore et toujours : roman, poésie, essais (« Le Discours antillais »). Entre 1982 et 1988, il devient directeur du Courrier de l’Unesco et en 1989, son professorat en Louisiane lui vaut le titre de « Distinguished University Professor », titre qu’il réaffirme en 1995 à New York. Grand homme de la littérature, Edouard Glissant a su se faire un nom et une place au sein de la culture internationale.
Retour sur la vie de l'auteur à l'écoute de la beauté du monde avec Lionel Jullien (Arte Tv) 1
« La terre matrice des pays antillais, Haïti » 2
(extrait du Traité du Tout-Monde)
La terre matrice des pays antillais, Haïti.
Qui n'en finit pas d'acquitter l'audace qu'elle eut de concevoir et de faire lever la première nation nègre du monde de la colonisation.
Qui depuis deux cents ans a éprouvé ce que Blocus veut dire, chaque fois renouvelé.
Qui sans répit souffre ses campements et sa mer folle, et grandit dans nos imaginaires.
Qui a vendu son sang créole un demi-dollar le litre.
Qui s'est distribuée à son tour dans les Amériques, la Caraïbe, l'Europe et l'Afrique, refaisant diaspora.
Qui a consumé tout son bois, marquant de plaies arides l'en-haut de ses mornes.
Qui a fondé une Peinture et inventé une Religion.
Qui meurt à chaque fois de débattre entre ses élites nègres et ses élites mulâtres, tout aussi carnassières.
Qui a cru qu'une armée était faite de fils de héros.
Qui a charroyé des mots beaux ou terribles, le mot macoute, le mot lavalass, le mot déchouquer.
Haïti, point focal de la Caraïbe 3
Par Édouard Glissant
La question que je me pose est double. Je ne voudrais pas que nous regardions Haïti seulement sous l’angle du passé, quoique ce passé soit glorieux. Nous savons tous que Haïti, du point de vue de l’importance historique, est la terre mère des Antilles et de la Caraïbe, mais il me semble qu’il faut dépasser cette perspective et je suis plutôt intéressé par les énormes potentiels artistiques et culturels d’un pays qui a tellement souffert de la misère et de l’absence d’infrastructures. Il me semble qu’il y a là un miracle permanent sur lequel il faut jouer et, par conséquent, célébrer l’histoire d’Haïti, mais aussi la dépasser et voir les perspectives de création et peut-être aussi les capacités de fédération d’Haïti. Car ce qui est, peut être, un des points, un des principes qui réunit tous les acteurs de la Caraïbe est la reconnaissance d’Haïti comme point focal de la région.
Par conséquent, voici la question que je me pose: est-ce que nous pouvons, nous autres, Caribéens créolophones, anglophones, francophones, hispanophones et les autres, nous retrouver en Haïti dans tous les sens du terme? Je le crois, malgré les effroyables problèmes qui se posent aux Haïtiens. À mon avis, ce sont leurs problèmes, c’est à eux de les résoudre, ce n’est pas à nous; mais, malgré cela, je crois qu’il y a là un lieu de rencontre, un lieu de passage, un lieu où nous pouvons trouver des passeurs. Des passeurs de frontières réelles, des passeurs de frontières de l’imaginaire, et que c’est un deuxième ou un troisième ou un quatrième élan qui se pose aujourd’hui, qui se propose à Haïti. Je crois que ce pays, une fois de plus, en sera digne et j’espère que nous serons dignes de la vocation de dignité de la Caraïbe dans sa diversité, car il ne faut jamais oublier sa diversité.
Il y a plusieurs axes autour desquels nous pouvons partager nos facultés de création. Un des premiers serait de considérer aujourd’hui la différence entre une pensée continentale et une pensée archipélique. Il est temps de réfléchir aux qualités de ces régions du monde que l’on appelle les archipels, qui ont été le plus souvent des régions dominées, dont la pensée pourtant très fluide et très vive a été étouffée par les énormes et somptueux systèmes des pensées continentales. Un des points sur lesquels il faut réfléchir, c’est l’intervention et l’intrusion bénéfiques des pensées archipéliques dans les pensées du monde aujourd’hui, que ce soit dans le Pacifique, dans l’archipel Caraïbe ou dans certains archipels européens.
Le deuxième point est, à mon avis, la question des langues. C’est la question qui nous a séparés dans l’archipel Caraïbe et c’est la question dont la méditation doit nous réunir. Je dis toujours que j’écris en présence de toutes les langues du monde, et je crois que c’est une vérité. Cela ne veut pas dire que j’essaye d’écrire un mélange de langues. J’essaye d’écrire comme si je n’étais pas monolingue dans ma langue, mais comme si j’étais plurilingue dans ma langue. Que ce soit la langue française, créole, anglaise ou espagnole, il faut réfléchir à ce point de vue, mais il faut aussi réfléchira l’émergence de ce que l’on appelle les langues créoles, parce que la Caraïbe est un des lieux où ces langues sont apparues. Je pense qu’il faut se poser la question du développement, ou peut-être de l’extinction ou de l’étouffement de ces langues. Il y a, là, un problème dont personne n’a encore esquissé les solutions réelles. Il se peut qu’il n’y ait pas de solutions réelles à esquisser. Il se peut tout simplement qu’il faille que nous mettions ensemble nos diversités linguistiques, nos audaces linguistiques, nos vitesses et nos fulgurances linguistiques, et c’est peut-être quelque chose que nous avons à faire ensemble. Par exemple, je dis toujours qu’un des grands intérêts de la peinture paysanne haïtienne, c’est qu’elle est peinte en créole, et ça a un sens ce que je dis là.
Il faudrait peut-être que nous nous mettions d’accord, après pas mal de discussions qui sont souvent véhémentes, sur ce que l’on peut entendre par là. Et puis, il faudrait aussi réfléchir au rôle, à la fonction de l’archipel vis-à-vis des Amériques. L’archipel est une préface du continent, on y passait pour accéder aux Amériques, et d’ailleurs, au XVIe siècle, la mer des Antilles était appelée mer du Pérou, alors que le Pérou est de l’autre côté du continent américain, parce que l’on passait par là, on débarquait et on traversait le continent pour arriver au Pérou. Et, par là, il y a un rôle sinon stratégique, du moins un rôle de conception du continent antillais qui passe par une médiation de la fonction de l’archipel Caraïbe. Ce sont des questions qui me paraissent importantes pour remuer à fond le terreau caraïbe et profiter de ses fécondités.
Cérémonie d'adieu à l'écrivain Edouard Glissant
Quelques personnalités et les proches de l'écrivain martiniquais Edouard Glissant, décédé à l'âge de 82 ans, se sont réunis aujourd'hui à l'église Saint-Germain-des-Prés à Paris pour lui rendre un dernier hommage avant son inhumation en Martinique (Antilles françaises). Son épouse, Sylvie Glissant, ses enfants et leurs amis ont assisté à la cérémonie religieuse qui a duré un peu plus d'une heure et été marquée par la lecture de longs passages de l'oeuvre, très poétique, de l'écrivain du "Tout-Monde". Quelques personnalités politiques se sont jointes à cet hommage, dont le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin, le centriste François Bayrou. Décédé ce jeudi 4 Février 2011 à Paris, Edouard Glissant a été unanimement salué comme un très grand écrivain et poète, grand défenseur du métissage reconnu bien au-delà du monde francophone. La dépouille d'Edouard Glissant rejoindra lundi la Martinique, dont il était originaire. Ses obsèques s'y dérouleront mercredi prochain.
Sources
2. Texte est tiré du Traité du Tout-Monde d'Édouard Glissant (Paris: Gallimard, 1997: 139).
© 1997 Édouard Glissant
www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile
1. http://www.arte.tv/fr/3690640.html
3. Culture du sud: Caraïbe: un monde à partage